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Category Archives: Rentrée 2010

Vienne, Avril 1910.
Le monde change, se lamente le vieil Hermann Freytag. Jadis correcteur pour une maison d’édition ayant pignon sur rue dans la capitale autrichienne, quitté il y a un an par sa femme et désormais pensionné, il s’enlise peu à peu sans s’en apercevoir dans une vie sans éclat. Deux évènements viennent bouleverser son quotidien : la rencontre avec l’intrigant Signori, et la demande faite par l’ancien employeur de Freytag de bien vouloir corriger un dernier manuscrit. Et voilà notre « héros » précipité bon gré, mal gré, dans la grande Histoire.
Si le choix, fait par H. B. Nilsson, de faire évoluer en parallèle le personnage de Hermann et l’intrigue politique autour de l’élection d’un nouveau pape, n’est peut-être pas tout à fait judicieux, ce premier roman ne manque pas d’intérêt. L’auteur peint en effet avec talent deux portraits : celui d’un homme et celui d’une époque. L’ancien correcteur est un homme dépassé, qui ne comprend plus le temps dans lequel il vit, pas plus qu’il n’admet que son épouse l’ait quitté. C’est le côté un peu présomptueux du personnage qui nous le rend attachant : il voit une femme, et croit encore pouvoir la séduire ; il pense s’être fait un nouveau compagnon, mais il ne veut pas s’interroger sur les zones d’ombre de celui-ci…
Nilsson parvient aussi à rendre le désabusement devant la modernité, qui s’annonce à grand renfort de bruits et de lumières. Tout va plus vite, trop vite, dit déjà Hermann…

Henrik B. Nilsson : Le faux ami, traduit du suédois par Philippe Bouquet, Grasset, 2010, 567p.

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Chez les Blancs de Jackson, Mississippi, ce sont les Noires qui font le ménage, la cuisine, et qui s’occupent des enfants. On est en 1962, les lois raciales font autorité. En quarante ans de service, Aibileen a appris à tenir sa langue. L’insolente Minny, sa meilleure amie, vient tout juste de se faire renvoyer. Si les choses s’enveniment, elle devra chercher du travail dans une autre ville. Peut-être même s’exiler dans un autre Etat, comme Constantine, qu’on n’a plus revue ici depuis que, pour des raisons inavouables, les Phelan l’ont congédiée. Mais Skeeter, la fille des Phelan, n’est pas comme les autres. De retour à Jackson au terme de ses études, elle s’acharne à découvrir pourquoi Constantine, qui l’a élevée avec amour pendant vingt-deux ans, est partie sans même lui laisser un mot.
Une jeune bourgeoise blanche et deux bonnes noires. Personne ne croirait à leur amitié ; moins encore la toléreraient. Pourtant, poussées par une sourde envie de changer les choses, malgré la peur, elles vont unir leurs destins, et en grand secret écrire une histoire bouleversante.

Passionnant, drôle, émouvant, La Couleur des sentiments a conquis l’Amérique avec ses personnages inoubliables. Vendu à plus de deux millions d’exemplaires, ce premier roman, véritable phénomène culturel outre-Atlantique, est un pur bonheur de lecture. (Notice de l’éditeur)
Nous confirmons !

Kathryn Stockett : La couleur des sentiments, Jacqueline Chambon, traduit de l’américain par Pierre Girard, 525p, 23,80€

Après une entrée remarquée dans l’écriture avec Une éducation libertine, paru il y a deux ans, Jean-Baptiste Del Amo revient avec un second roman qui ne ressemble pas trop au premier. Moins surprenant sans doute. Il se passe à Sète, sur une seule journée, autour de cinq ou six personnages de la même famille, on est donc loin de la Cour des miracles du siècle des Lumières qui servait de cadre au précédent. Deux frères et une soeur, Albin, Jonas et Fanny, qui doivent rejoindre leur mère le soir même, pour un repas de famille. Ah ! les familles… On sait que les choses n’y sont pas toujours simples, et à considérer les relations entre les membres d’une fratrie, on ne peut éviter de songer à l’empreinte qu’y laisse inévitablement la patte des parents. Un père marin, décédé, au caractère bien trempé, voire plus ; une mère en retrait, vivant dans le silence entre son homme et ses enfants ; et ceux-ci qui tentent de se faire une place dans le monde. Un classique roman familial ? Pas seulement. Les trois parties du livre portent les noms des Parques, Nona, Decima, Norta, représentées dans l’Antiquité comme celles qui tiennent le fil de la vie. Nona tient le fuseau, Decima marque le sort qui échoit à l’individu, Norta coupe le fil. On naît, on vit, on meurt, et « les vivants défigurent la mémoire des morts », dit Del Amo.
Un beau texte, une belle écriture, un beau moment de lecture.

Jean-Baptiste Del Amo : Le Sel, Gallimard, 2010, 290p, 19,50€

Il y a toujours une étincelle chez Olivier Adam quand il aborde ses thèmes de prédilection : les liens familiaux, la mort, l’absence, la fuite. Ses héros sont d’une même communauté, ses romans s’enchaînent, se suivent, se répondent. Sarah quitte la banlieue parisienne, une vie trop formatée, un mari trop parfait, des enfants qu’elle ne (re)connaît plus et part pour le Japon sur les traces de son frère disparu tragiquement. Nathan, comme des centaines d’autres avant lui, a voulu se jeter du haut des falaises vertigineuses qui bordent à cet endroit le littoral nippon. Sarah, à la recherche d’elle-même autant que du mystère de la vie de Nathan, elle aussi, est sur le point de basculer. Elle croise et rencontre des êtres aussi mystérieux qu’extraordinaires, comme Natsume, ancien flic qui passe son temps à tenter d’empêcher ces hordes de désespérés de commettre l’irréparable. Avec grâce et simplicité, Adam excelle à dire les élans interrompus, les sentiments inexprimés, l’illusion sèche d’un monde sans égard pour les plus fragiles.

Olivier Adam : Le coeur fragile, L’Olivier, 2010, 18€

Alger, 1957, veille de la Bataille dite d’Alger de sinistre mémoire. Les militaires français ont pleins pouvoirs, remplacent la police et instaurent la torture comme méthode d’interrogatoire. Jérôme Ferrari construit un huis clos entre un lieutenant, son capitaine, et un chef du FNL arrêté. Le livre s’ouvre par une accusation, « Je me souviens de vous, , mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. » Le lieutenant accuse son capitaine, son frère d’armes, d’avoir voulu prendre de la hauteur, d’avoir cru qu’il valait mieux que ses hommes, et d’avoir cherché la fraternité auprès d’un ennemi, plutôt qu’auprès des siens, de les avoir trahis par ses états d’âme… Jérôme Ferrari donne-là un livre admirable, une interrogation sur le Mal. Comment vivre en adéquation avec soi et avec l’Histoire est la question qui traverse ce livre de douleur et de rédemption. Peut-on servir une cause, juste, injuste, sans se perdre, se sauver de soi-même et survivre à la haine de soi ? Le style, la profondeur de ce livre qui ose sonder la part obscure de l’homme, nous rappelle la grandeur de l’œuvre de Dostoïevski. Pas moins.

De Jérôme Ferrari, vient de sortir en poche (Babel), Dans le secret, roman sur la filiation et la mémoire, publié en 2007. Rappelons aussi, toujours chez Actes Sud, son magnifique Un dieu un animal.

Jérôme Ferrari : Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, 2010, 17€

Trois jeunes gens et leurs mères, à Saint-Petersbourg, dans la Russie d’aujourd’hui, plombée par la guerre en Tchétchénie. Des jeunes gens aux destins si différents : l’un de père caucasien, et donc méprisé, qui tente d’échapper à la guerre et de retrouver sa mère ; un autre, soldat de troisième classe, souffre-douleur de son régiment, déserteur malgré lui. Ces deux-là vont se cogner l’un à l’autre, se sentir, peut-être s’échapper ensemble, dans un très beau moment. Mais l’histoire n’est jamais simple. Un troisième garçon est là, en révolte de son milieu petit-bourgeois, et qui pourtant défendra son territoire, sans vergogne.
C’est un livre où les mères sont toujours présentes. Celles qui tentent de sauver leurs fils de la guerre, ce sont les plus courageuses. On sait que, si souvent dans le cadre des conflits qui déchirent notre époque, ce sont les mères qui se battent pour cela. Et puis les autres, qui tentent simplement d’en sortir, de mener leurs vies en se sauvant elles-mêmes.
Un livre très fort, très sensible, qui porte aussi témoignage de ce que vivent les habitants d’une Russie minée par la guerre et une économie sauvage.

Bernardo Carvalho : ‘Ta mère, traduit du brésilien par Geneviève Leibrich, Editions Métailié, 210p, 17€

C’est un texte de Rudyard Kipling qui a inspiré ce beau titre à Mathias Enard. Un conte à l’orientale, une histoire courte et exemplaire, racontée sur le mode simple de la narration. Et en filigrane, bien d’autres choses… Et d’abord, une manière heureuse pour l’auteur, … et son lecteur, d’échapper à l’héritage impressionnant de son roman précédent, le formidable Zone, bombe littéraire de la rentrée littéraire en 2008.
L’histoire se passe en 1506. Michel Ange est sollicité par le Sultan Bayezid le Juste (aussi connu sous le nom de Bajazet) pour la construction d’un pont sur le Bosphore. En froid avec son mécène le pape Jules II, et séduit par la rémunération qu’on lui promet, l’artiste accepte, d’autant qu’un premier projet, présenté par son rival Léonard de Vinci, a été refusé par le sultan. On sait que les événements n’en permettront pas la réalisation, mais cet épisode de la vie de Michel Ange, son séjour à Istamboul, permet, par le privilège de la fiction, outre des incursions dans l’histoire de l’art (la Sixtine porte des traces de ce séjour), de mettre en scène l’artiste face à sa création, et aux influences qui le traversent. Ainsi de la place que prennent auprès de lui le poète Mesihi, artisan du renouveau de la poésie ottomane, ainsi qu’une danseuse, à moins que ce ne soit un danseur, suscitant l’un et l’autre un désir toujours remis à plus tard, source en tout cas des passages les plus poétiques du livre, évoquant la nature des sentiments de Michel Ange. A notre avis, ce texte d’Enard ressemble bien à son auteur,tel qu’il apparaît au fil de ses livres, et ce pont sur le Bosphore est plus qu’une anecdote historique. Les sens, et leurs troubles, les croyances, les états, tout ce qui pourrait sembler s’opposer, et qui habite les individus, ne peuvent-ils se relier ? Comme peut-être, en nos temps troublés, l’Orient et l’Occident…

Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud, 2010, 154p, 17€

1954, Algérie. Un jeune médecin frais émoulu arrive de Paris et se retrouve en plein bled, au cœur d’un climat de haine rentrée entre toutes les parties. Arabes et Pieds-Noirs ont appris à se méfier les uns des autres avec un mépris tout en civilité et s’accordent pour détester les Français de Métropole. Bernard du Boucheron a une écriture en coup de trique qui n’épargne personne et éclaire d’un jour saisissant les traumatismes post-coloniaux , autant que la violence atroce qui sévit encore dans ces régions, notamment à l’égard des femmes. Secouant, et rudement bien écrit.

Bernard du Boucheron : Salaam la France, Gallimard, 2010

Les fidèles d’Alexakis reconnaîtront dans Le Premier mot la recette qui a fait le succès de son grand roman La Langue maternelle (prix Médicis en son temps), dont ils retrouveront les thèmes, le style et la forme narrative. Avec moins de réussite que ce prédécesseur, ce nouveau titre constitue tout de même un divertissement intelligent.

Le Premier mot s’inscrit fidèlement dans l’univers littéraire de Vassilis Alexakis, il décline en particulier les thèmes du rapport affectif à la langue maternelle et de la relation identitaire des immigrés à la culture de leurs patries. La trame du récit tient en peu de mots : un savant grec enseignant à Paris décède après avoir confié à sa sœur, non moins âgée que lui, la poursuite de la recherche à laquelle il a voué sa vie, celle du Premier mot de l’humanité. Comme l’enquête d’Ap.J.C. (Grand prix de l’Académie française en 2007), cette quête érudite annonce une intrigue plus proche du genre de l’essai que du genre romanesque, bien qu’elle se développe sur un mode fictionnel (voire autofictionnel). Effectivement, Le Premier mot relate une initiation intellectuelle conduite sous la forme d’un dialogue entre l’héroïne, vieille dame solitaire sans grande expérience du monde, et ses doctes interlocuteurs, éminents linguistes et anthropologues. En mettant en scène un tel protagoniste dans son style sobrement correct, l’écriture d’Alexakis prend parfois un ton didactique malheureux, néanmoins elle a l’intelligence de ne jamais apparaître ni austère ni intello. Contrairement aux grands romans précédents, chargés de l’héritage culturel grec, celui-ci ne frappe pas particulièrement par son érudition, car il cite le plus souvent des curiosités linguistiques bien connues. Heureusement, ce propos anecdotique est ponctué d’élans généreusement engagés qui culminent dans l’excellent avant-dernier chapitre. Le narrateur se positionne contre la doctrine linguistique créationniste et contre la comparaison de la valeur des langues entre elles, de même qu’il s’oppose à la politique sarkozyste de l’immigration.

Ce nouveau récit d’un écrivain de longue route, s’il n’est pas son plus réussi, se distingue tout de même dans cette rentrée littéraire par sa générosité et son intelligence.

Vassilis Alexakis : Le premier mot, Stock, 2010.

Per Petterson, nous avait séduits avec « Pas facile de voler des chevaux », un récit pudique sur la relation entre un fils et son père, dont il donne cette fois le pendant père-mère. « Maudit soit le fleuve du temps » est gai comme le canal ! Et pourtant, quelle finesse dans le déroulé de ces vies étriquées ou ratées, frangées par la littérature, l’utopie politique et le grand amour. Des vies prêtes pour le grand soir, les lampions, la révolution, contrariées par les aléas de la vie, et qui se retrouvent en silence à la table d’une cuisine modeste. Le norvégien Petterson excelle à donner la mesure des petites et grandes fractures d’existences qui se taisent ensemble.

Per Petterson : Maudit soit le fleuve du temps, traduit du norvégien par Terje Sinding, Gallimard 2010