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Category Archives: Littérature française

Après une entrée remarquée dans l’écriture avec Une éducation libertine, paru il y a deux ans, Jean-Baptiste Del Amo revient avec un second roman qui ne ressemble pas trop au premier. Moins surprenant sans doute. Il se passe à Sète, sur une seule journée, autour de cinq ou six personnages de la même famille, on est donc loin de la Cour des miracles du siècle des Lumières qui servait de cadre au précédent. Deux frères et une soeur, Albin, Jonas et Fanny, qui doivent rejoindre leur mère le soir même, pour un repas de famille. Ah ! les familles… On sait que les choses n’y sont pas toujours simples, et à considérer les relations entre les membres d’une fratrie, on ne peut éviter de songer à l’empreinte qu’y laisse inévitablement la patte des parents. Un père marin, décédé, au caractère bien trempé, voire plus ; une mère en retrait, vivant dans le silence entre son homme et ses enfants ; et ceux-ci qui tentent de se faire une place dans le monde. Un classique roman familial ? Pas seulement. Les trois parties du livre portent les noms des Parques, Nona, Decima, Norta, représentées dans l’Antiquité comme celles qui tiennent le fil de la vie. Nona tient le fuseau, Decima marque le sort qui échoit à l’individu, Norta coupe le fil. On naît, on vit, on meurt, et « les vivants défigurent la mémoire des morts », dit Del Amo.
Un beau texte, une belle écriture, un beau moment de lecture.

Jean-Baptiste Del Amo : Le Sel, Gallimard, 2010, 290p, 19,50€

Il y a toujours une étincelle chez Olivier Adam quand il aborde ses thèmes de prédilection : les liens familiaux, la mort, l’absence, la fuite. Ses héros sont d’une même communauté, ses romans s’enchaînent, se suivent, se répondent. Sarah quitte la banlieue parisienne, une vie trop formatée, un mari trop parfait, des enfants qu’elle ne (re)connaît plus et part pour le Japon sur les traces de son frère disparu tragiquement. Nathan, comme des centaines d’autres avant lui, a voulu se jeter du haut des falaises vertigineuses qui bordent à cet endroit le littoral nippon. Sarah, à la recherche d’elle-même autant que du mystère de la vie de Nathan, elle aussi, est sur le point de basculer. Elle croise et rencontre des êtres aussi mystérieux qu’extraordinaires, comme Natsume, ancien flic qui passe son temps à tenter d’empêcher ces hordes de désespérés de commettre l’irréparable. Avec grâce et simplicité, Adam excelle à dire les élans interrompus, les sentiments inexprimés, l’illusion sèche d’un monde sans égard pour les plus fragiles.

Olivier Adam : Le coeur fragile, L’Olivier, 2010, 18€

Alger, 1957, veille de la Bataille dite d’Alger de sinistre mémoire. Les militaires français ont pleins pouvoirs, remplacent la police et instaurent la torture comme méthode d’interrogatoire. Jérôme Ferrari construit un huis clos entre un lieutenant, son capitaine, et un chef du FNL arrêté. Le livre s’ouvre par une accusation, « Je me souviens de vous, , mon capitaine, je m’en souviens très bien, et je revois encore distinctement la nuit de désarroi et d’abandon tomber sur vos yeux quand je vous ai appris qu’il s’était pendu. » Le lieutenant accuse son capitaine, son frère d’armes, d’avoir voulu prendre de la hauteur, d’avoir cru qu’il valait mieux que ses hommes, et d’avoir cherché la fraternité auprès d’un ennemi, plutôt qu’auprès des siens, de les avoir trahis par ses états d’âme… Jérôme Ferrari donne-là un livre admirable, une interrogation sur le Mal. Comment vivre en adéquation avec soi et avec l’Histoire est la question qui traverse ce livre de douleur et de rédemption. Peut-on servir une cause, juste, injuste, sans se perdre, se sauver de soi-même et survivre à la haine de soi ? Le style, la profondeur de ce livre qui ose sonder la part obscure de l’homme, nous rappelle la grandeur de l’œuvre de Dostoïevski. Pas moins.

De Jérôme Ferrari, vient de sortir en poche (Babel), Dans le secret, roman sur la filiation et la mémoire, publié en 2007. Rappelons aussi, toujours chez Actes Sud, son magnifique Un dieu un animal.

Jérôme Ferrari : Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud, 2010, 17€

C’est un texte de Rudyard Kipling qui a inspiré ce beau titre à Mathias Enard. Un conte à l’orientale, une histoire courte et exemplaire, racontée sur le mode simple de la narration. Et en filigrane, bien d’autres choses… Et d’abord, une manière heureuse pour l’auteur, … et son lecteur, d’échapper à l’héritage impressionnant de son roman précédent, le formidable Zone, bombe littéraire de la rentrée littéraire en 2008.
L’histoire se passe en 1506. Michel Ange est sollicité par le Sultan Bayezid le Juste (aussi connu sous le nom de Bajazet) pour la construction d’un pont sur le Bosphore. En froid avec son mécène le pape Jules II, et séduit par la rémunération qu’on lui promet, l’artiste accepte, d’autant qu’un premier projet, présenté par son rival Léonard de Vinci, a été refusé par le sultan. On sait que les événements n’en permettront pas la réalisation, mais cet épisode de la vie de Michel Ange, son séjour à Istamboul, permet, par le privilège de la fiction, outre des incursions dans l’histoire de l’art (la Sixtine porte des traces de ce séjour), de mettre en scène l’artiste face à sa création, et aux influences qui le traversent. Ainsi de la place que prennent auprès de lui le poète Mesihi, artisan du renouveau de la poésie ottomane, ainsi qu’une danseuse, à moins que ce ne soit un danseur, suscitant l’un et l’autre un désir toujours remis à plus tard, source en tout cas des passages les plus poétiques du livre, évoquant la nature des sentiments de Michel Ange. A notre avis, ce texte d’Enard ressemble bien à son auteur,tel qu’il apparaît au fil de ses livres, et ce pont sur le Bosphore est plus qu’une anecdote historique. Les sens, et leurs troubles, les croyances, les états, tout ce qui pourrait sembler s’opposer, et qui habite les individus, ne peuvent-ils se relier ? Comme peut-être, en nos temps troublés, l’Orient et l’Occident…

Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud, 2010, 154p, 17€

1954, Algérie. Un jeune médecin frais émoulu arrive de Paris et se retrouve en plein bled, au cœur d’un climat de haine rentrée entre toutes les parties. Arabes et Pieds-Noirs ont appris à se méfier les uns des autres avec un mépris tout en civilité et s’accordent pour détester les Français de Métropole. Bernard du Boucheron a une écriture en coup de trique qui n’épargne personne et éclaire d’un jour saisissant les traumatismes post-coloniaux , autant que la violence atroce qui sévit encore dans ces régions, notamment à l’égard des femmes. Secouant, et rudement bien écrit.

Bernard du Boucheron : Salaam la France, Gallimard, 2010

Les fidèles d’Alexakis reconnaîtront dans Le Premier mot la recette qui a fait le succès de son grand roman La Langue maternelle (prix Médicis en son temps), dont ils retrouveront les thèmes, le style et la forme narrative. Avec moins de réussite que ce prédécesseur, ce nouveau titre constitue tout de même un divertissement intelligent.

Le Premier mot s’inscrit fidèlement dans l’univers littéraire de Vassilis Alexakis, il décline en particulier les thèmes du rapport affectif à la langue maternelle et de la relation identitaire des immigrés à la culture de leurs patries. La trame du récit tient en peu de mots : un savant grec enseignant à Paris décède après avoir confié à sa sœur, non moins âgée que lui, la poursuite de la recherche à laquelle il a voué sa vie, celle du Premier mot de l’humanité. Comme l’enquête d’Ap.J.C. (Grand prix de l’Académie française en 2007), cette quête érudite annonce une intrigue plus proche du genre de l’essai que du genre romanesque, bien qu’elle se développe sur un mode fictionnel (voire autofictionnel). Effectivement, Le Premier mot relate une initiation intellectuelle conduite sous la forme d’un dialogue entre l’héroïne, vieille dame solitaire sans grande expérience du monde, et ses doctes interlocuteurs, éminents linguistes et anthropologues. En mettant en scène un tel protagoniste dans son style sobrement correct, l’écriture d’Alexakis prend parfois un ton didactique malheureux, néanmoins elle a l’intelligence de ne jamais apparaître ni austère ni intello. Contrairement aux grands romans précédents, chargés de l’héritage culturel grec, celui-ci ne frappe pas particulièrement par son érudition, car il cite le plus souvent des curiosités linguistiques bien connues. Heureusement, ce propos anecdotique est ponctué d’élans généreusement engagés qui culminent dans l’excellent avant-dernier chapitre. Le narrateur se positionne contre la doctrine linguistique créationniste et contre la comparaison de la valeur des langues entre elles, de même qu’il s’oppose à la politique sarkozyste de l’immigration.

Ce nouveau récit d’un écrivain de longue route, s’il n’est pas son plus réussi, se distingue tout de même dans cette rentrée littéraire par sa générosité et son intelligence.

Vassilis Alexakis : Le premier mot, Stock, 2010.

Pris dans la tourmente de l’ouragan Katrina qui s’apprête à ravager la Nouvelle-Orléans, plusieurs personnages tentent de sauver leur vie avec plus ou moins de grandeur. Laurent Gaudé, qui est aussi auteur de théâtre, construit son roman choral comme une tragédie grecque, avec son souffle et sa générosité coutumières. L’histoire du Sud, la traite des Noirs, la réalité sociale et économique, l’intimité de la peur, de l’amour et de la mort tourbillonnent autour de l’oeil du cyclone de cette fresque terriblement humaine.

Laurent Gaudé : Ouragan, Actes Sud, 2010

Où l’on retrouve le Erik Orsenna de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), et son goût du gai savoir. L’amoureux de la mer, le cartographe du tendre, des sciences, des contrées lointaines conjugue ses plaisirs pour raconter l’aventure du Nouveau Monde. Vous ne le saviez pas ? Christophe Colomb avait un frère cartographe, aussi casanier et méticuleux que son aîné était baroudeur et approximatif. A la fin de sa vie, ce frère, nommé par Colomb vice-roi d’Hispania (l’actuel Saint Domingue) se confesse, sans beaucoup de contrition, auprès du prêtre Las Casas, défenseur des Indiens. La vérité et les mensonges se chevauchent dans ces pages au point que le lecteur se demande sans cesse où est le vrai ou est le faux. Ce qui semble le plus invraisemblable est souvent historiquement exact. La plume allègre d’Orsenna nous tend un miroir interpellant sur notre rapport au monde et cette mondialisation d’alors, parée des vices de la colonisation. A bon entendeur…

Erik Orsenna : L’entreprise des Indes, Stock/Fayard, 2010

« Acheter du blé, c’est bien ; en gagner, c’est mieux ! » Voilà le crédo du personnage central de ce roman, à la fois conte moral aux dialogues désopilants et satire sociale à l’ironie féroce n’épargnant rien ni personne. Julien est un trader à l’abri. Du moins le croit-il. Avec son salaire annuel à sept chiffres, il n’a pas à se plaindre: un appartement luxueux à deux pas du Palais Royal, deux beaux enfants, une femme superbe. Leur voisin Cortès, metteur en scène haineux envers l’argent croise bientôt cette Italienne racée à l’oedipe mal résolu et ne tarde pas à lui proposer le rôle principal de sa prochaine pièce centrée sur l’amitié « bloomsburryesque » entre Virginia Woolf et John Maynard Keynes. On s’en doute, la faille n’est pas loin. Il suffira d’un rien, une erreur d’appréciation de Julien pour faire basculer le singulier trio dans le drame.

Tancrède Voituriez, Les lois de l’économie, Grasset,2010.

Guillaume de Fonclare est atteint d’une maladie orpheline, une de ces maladies auto-immunes dont on ne sait rien, ni des causes ni de l’issue. Il raconte avec sobriété et pudeur le calvaire d’un homme qui devient peu à peu prisonnier de son corps et dont le plus petit effort provoque une souffrance elle aussi sans nom. Mais l’intérêt du livre n’est pas là. Guillaume de Fonclare est aussi et avant tout le directeur de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, le musée de référence sur la Première Guerre Mondiale. Le plus clair de son temps, il le passe avec les morts innombrables dont il raconte avec justesse la terreur du quotidien sur des champs de bataille dont la Sécurité Civile annonce sept siècles de déminage pour venir à bout des tonnes d’obus qui n’ont jamais explosé; ces morts de 14-18 dont on exhume chaque année les cadavres. Ainsi, la souffrance de l’un fait résonner la souffrance de millions d’autres, la douleur indiscible de corps martyrisés et dont bientôt on aura de la peine à se souvenir.

Guillaume de Fonclare, Dans ma peau, Stock, 2010.