Skip navigation

Monthly Archives: août 2010

Trois jeunes gens et leurs mères, à Saint-Petersbourg, dans la Russie d’aujourd’hui, plombée par la guerre en Tchétchénie. Des jeunes gens aux destins si différents : l’un de père caucasien, et donc méprisé, qui tente d’échapper à la guerre et de retrouver sa mère ; un autre, soldat de troisième classe, souffre-douleur de son régiment, déserteur malgré lui. Ces deux-là vont se cogner l’un à l’autre, se sentir, peut-être s’échapper ensemble, dans un très beau moment. Mais l’histoire n’est jamais simple. Un troisième garçon est là, en révolte de son milieu petit-bourgeois, et qui pourtant défendra son territoire, sans vergogne.
C’est un livre où les mères sont toujours présentes. Celles qui tentent de sauver leurs fils de la guerre, ce sont les plus courageuses. On sait que, si souvent dans le cadre des conflits qui déchirent notre époque, ce sont les mères qui se battent pour cela. Et puis les autres, qui tentent simplement d’en sortir, de mener leurs vies en se sauvant elles-mêmes.
Un livre très fort, très sensible, qui porte aussi témoignage de ce que vivent les habitants d’une Russie minée par la guerre et une économie sauvage.

Bernardo Carvalho : ‘Ta mère, traduit du brésilien par Geneviève Leibrich, Editions Métailié, 210p, 17€

C’est un texte de Rudyard Kipling qui a inspiré ce beau titre à Mathias Enard. Un conte à l’orientale, une histoire courte et exemplaire, racontée sur le mode simple de la narration. Et en filigrane, bien d’autres choses… Et d’abord, une manière heureuse pour l’auteur, … et son lecteur, d’échapper à l’héritage impressionnant de son roman précédent, le formidable Zone, bombe littéraire de la rentrée littéraire en 2008.
L’histoire se passe en 1506. Michel Ange est sollicité par le Sultan Bayezid le Juste (aussi connu sous le nom de Bajazet) pour la construction d’un pont sur le Bosphore. En froid avec son mécène le pape Jules II, et séduit par la rémunération qu’on lui promet, l’artiste accepte, d’autant qu’un premier projet, présenté par son rival Léonard de Vinci, a été refusé par le sultan. On sait que les événements n’en permettront pas la réalisation, mais cet épisode de la vie de Michel Ange, son séjour à Istamboul, permet, par le privilège de la fiction, outre des incursions dans l’histoire de l’art (la Sixtine porte des traces de ce séjour), de mettre en scène l’artiste face à sa création, et aux influences qui le traversent. Ainsi de la place que prennent auprès de lui le poète Mesihi, artisan du renouveau de la poésie ottomane, ainsi qu’une danseuse, à moins que ce ne soit un danseur, suscitant l’un et l’autre un désir toujours remis à plus tard, source en tout cas des passages les plus poétiques du livre, évoquant la nature des sentiments de Michel Ange. A notre avis, ce texte d’Enard ressemble bien à son auteur,tel qu’il apparaît au fil de ses livres, et ce pont sur le Bosphore est plus qu’une anecdote historique. Les sens, et leurs troubles, les croyances, les états, tout ce qui pourrait sembler s’opposer, et qui habite les individus, ne peuvent-ils se relier ? Comme peut-être, en nos temps troublés, l’Orient et l’Occident…

Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, Actes Sud, 2010, 154p, 17€

1954, Algérie. Un jeune médecin frais émoulu arrive de Paris et se retrouve en plein bled, au cœur d’un climat de haine rentrée entre toutes les parties. Arabes et Pieds-Noirs ont appris à se méfier les uns des autres avec un mépris tout en civilité et s’accordent pour détester les Français de Métropole. Bernard du Boucheron a une écriture en coup de trique qui n’épargne personne et éclaire d’un jour saisissant les traumatismes post-coloniaux , autant que la violence atroce qui sévit encore dans ces régions, notamment à l’égard des femmes. Secouant, et rudement bien écrit.

Bernard du Boucheron : Salaam la France, Gallimard, 2010

Les fidèles d’Alexakis reconnaîtront dans Le Premier mot la recette qui a fait le succès de son grand roman La Langue maternelle (prix Médicis en son temps), dont ils retrouveront les thèmes, le style et la forme narrative. Avec moins de réussite que ce prédécesseur, ce nouveau titre constitue tout de même un divertissement intelligent.

Le Premier mot s’inscrit fidèlement dans l’univers littéraire de Vassilis Alexakis, il décline en particulier les thèmes du rapport affectif à la langue maternelle et de la relation identitaire des immigrés à la culture de leurs patries. La trame du récit tient en peu de mots : un savant grec enseignant à Paris décède après avoir confié à sa sœur, non moins âgée que lui, la poursuite de la recherche à laquelle il a voué sa vie, celle du Premier mot de l’humanité. Comme l’enquête d’Ap.J.C. (Grand prix de l’Académie française en 2007), cette quête érudite annonce une intrigue plus proche du genre de l’essai que du genre romanesque, bien qu’elle se développe sur un mode fictionnel (voire autofictionnel). Effectivement, Le Premier mot relate une initiation intellectuelle conduite sous la forme d’un dialogue entre l’héroïne, vieille dame solitaire sans grande expérience du monde, et ses doctes interlocuteurs, éminents linguistes et anthropologues. En mettant en scène un tel protagoniste dans son style sobrement correct, l’écriture d’Alexakis prend parfois un ton didactique malheureux, néanmoins elle a l’intelligence de ne jamais apparaître ni austère ni intello. Contrairement aux grands romans précédents, chargés de l’héritage culturel grec, celui-ci ne frappe pas particulièrement par son érudition, car il cite le plus souvent des curiosités linguistiques bien connues. Heureusement, ce propos anecdotique est ponctué d’élans généreusement engagés qui culminent dans l’excellent avant-dernier chapitre. Le narrateur se positionne contre la doctrine linguistique créationniste et contre la comparaison de la valeur des langues entre elles, de même qu’il s’oppose à la politique sarkozyste de l’immigration.

Ce nouveau récit d’un écrivain de longue route, s’il n’est pas son plus réussi, se distingue tout de même dans cette rentrée littéraire par sa générosité et son intelligence.

Vassilis Alexakis : Le premier mot, Stock, 2010.

Per Petterson, nous avait séduits avec « Pas facile de voler des chevaux », un récit pudique sur la relation entre un fils et son père, dont il donne cette fois le pendant père-mère. « Maudit soit le fleuve du temps » est gai comme le canal ! Et pourtant, quelle finesse dans le déroulé de ces vies étriquées ou ratées, frangées par la littérature, l’utopie politique et le grand amour. Des vies prêtes pour le grand soir, les lampions, la révolution, contrariées par les aléas de la vie, et qui se retrouvent en silence à la table d’une cuisine modeste. Le norvégien Petterson excelle à donner la mesure des petites et grandes fractures d’existences qui se taisent ensemble.

Per Petterson : Maudit soit le fleuve du temps, traduit du norvégien par Terje Sinding, Gallimard 2010

Pris dans la tourmente de l’ouragan Katrina qui s’apprête à ravager la Nouvelle-Orléans, plusieurs personnages tentent de sauver leur vie avec plus ou moins de grandeur. Laurent Gaudé, qui est aussi auteur de théâtre, construit son roman choral comme une tragédie grecque, avec son souffle et sa générosité coutumières. L’histoire du Sud, la traite des Noirs, la réalité sociale et économique, l’intimité de la peur, de l’amour et de la mort tourbillonnent autour de l’oeil du cyclone de cette fresque terriblement humaine.

Laurent Gaudé : Ouragan, Actes Sud, 2010