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Monthly Archives: mai 2010

Exigeants et égocentriques, voilà deux qualificatifs extrêmes qui s’appliquent conjointement aux romans de Bernhard, mais de façon éminemment moderne. Ce livre-ci se révèle d’emblée moins ardu et plus autobiographique que tous les précédents, de façon d’autant plus captivante qu’il pose une énigme éditoriale. Vingt ans séparent sa publication, considérée comme un événement en Allemagne, du décès (1989) d’un auteur autant célébré que maudit ; trente années se sont écoulées entre sa rédaction (1980) et sa traduction française. La lecture lève rapidement le mystère : Mes prix littéraires déclare sans attendre son intention férocement polémique.

Neuf récits de vie, autant de brèves nouvelles ciselées de main de maître, nous racontent la réception par l’auteur des principales récompenses de la littérature de langue allemande. Heureusement, ce projet narratif nombriliste est déjoué dès la première page : il s’agit moins d’une autocélébration que d’une critique enjouée et virulente des institutions littéraires. Nous le savions déjà, car il le clame à travers toute son œuvre, Thomas Bernhard ne supporte pas l’esprit obtus de ses compatriotes. Cette fois encore, Mes prix littéraires met en scène d’éminents Autrichiens et quelques élus Allemands qui lui rendent bien cette haine explicite : autant d’orateurs incultes, de sociétaires obséquieux, d’académiciens vaniteux, de jury indélicats, d’écrivaillons orgueilleux qui le consacrent hypocritement par leurs plus grands prix littéraires. Quant à l’auteur – fidèle à son caractère misanthrope, maladif et cynique –, s’il s’empresse d’accepter ces cadeaux empoisonnés, c’est moins pour leur prestige que pour leur dotation financière. Ses éloquents discours de remerciements révoltent ses hôtes, jusqu’à faire sortir un ministre de ses gonds, dans une violente réaction d’obscurantisme… Une lettre de démission adressée à l’Académie de Darmstadt clôt exemplairement le livre, avec les accents ironiques d’un Robert Walser. Il faut croire que la bêtise dénoncée dans ces anecdotes est véridique.

Dans Mes prix littéraires, les lecteurs assidus reconnaîtront certains motifs biographiques déjà traités par l’auteur sur le mode fictionnel, par exemple dans Le neveu de Wittgenstein. Pour autant, ces lecteurs comme les nouveaux venus liront dans cet inédit posthume une distrayante dénonciation de notre système éditorial. Salubre, féroce et cyniquement drôle, ce court recueil constitue également une porte d’entrée commode pour l’œuvre de cet important contemporain qu’est Thomas Bernhard.

Thomas Bernhard : Mes prix littéraires, Gallimard, 2010

Voilà une œuvre comme on n’en a pas croisée depuis longtemps … Rarement le thème des premiers émois d’une adolescente n’a été abordé avec autant de tact, de finesse et de sensibilité. Clémentine est une adolescente en quête d’elle-même comme il y en a tant. Sa vie bascule le jour elle rencontre Emma, une jeune fille étrange à la chevelure bleue. Un regard, une main tendue; les deux adolescentes s’intriguent, s’apprivoisent. Bientôt, la curiosité fait place au trouble. La douceur du dessin incarne à merveille la pureté des sentiments d’Emma, le fragile équilibre d’une conscience qui vacille. Poignant.

Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, Glénat, 2010.

« Acheter du blé, c’est bien ; en gagner, c’est mieux ! » Voilà le crédo du personnage central de ce roman, à la fois conte moral aux dialogues désopilants et satire sociale à l’ironie féroce n’épargnant rien ni personne. Julien est un trader à l’abri. Du moins le croit-il. Avec son salaire annuel à sept chiffres, il n’a pas à se plaindre: un appartement luxueux à deux pas du Palais Royal, deux beaux enfants, une femme superbe. Leur voisin Cortès, metteur en scène haineux envers l’argent croise bientôt cette Italienne racée à l’oedipe mal résolu et ne tarde pas à lui proposer le rôle principal de sa prochaine pièce centrée sur l’amitié « bloomsburryesque » entre Virginia Woolf et John Maynard Keynes. On s’en doute, la faille n’est pas loin. Il suffira d’un rien, une erreur d’appréciation de Julien pour faire basculer le singulier trio dans le drame.

Tancrède Voituriez, Les lois de l’économie, Grasset,2010.

Guillaume de Fonclare est atteint d’une maladie orpheline, une de ces maladies auto-immunes dont on ne sait rien, ni des causes ni de l’issue. Il raconte avec sobriété et pudeur le calvaire d’un homme qui devient peu à peu prisonnier de son corps et dont le plus petit effort provoque une souffrance elle aussi sans nom. Mais l’intérêt du livre n’est pas là. Guillaume de Fonclare est aussi et avant tout le directeur de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, le musée de référence sur la Première Guerre Mondiale. Le plus clair de son temps, il le passe avec les morts innombrables dont il raconte avec justesse la terreur du quotidien sur des champs de bataille dont la Sécurité Civile annonce sept siècles de déminage pour venir à bout des tonnes d’obus qui n’ont jamais explosé; ces morts de 14-18 dont on exhume chaque année les cadavres. Ainsi, la souffrance de l’un fait résonner la souffrance de millions d’autres, la douleur indiscible de corps martyrisés et dont bientôt on aura de la peine à se souvenir.

Guillaume de Fonclare, Dans ma peau, Stock, 2010.

« Les orages ordinaires ont la capacité de se transformer en tempêtes multi-cellulaires d’une complexité toujours croissante ».
La citation choisie par W. Boyd en introduction à son dernier roman le résume à merveille. C’est la bourrasque (pour le moins) ! Adam Kindred, son personnage principal, n’aurait décidément pas dû rentrer à Londres. Il pensait se remettre d’une séparation douloureuse, mais c’est pour se retrouver presque aussitôt mêlé à un meurtre, avec l’assassin à ses trousses. Et pas un « simple » meurtre, mais le début d’une pelote qui n’a pas fini de se dérouler…
Le déclencheur du roman est donc assez classique, ainsi que la chasse à l’homme qui en découle, mais c’est avec un Boyd en pleine forme aux commandes. Une fois les personnages campés, et notre Kindred devenu marginal londonien, l’orage se déchaîne.
« Il était recherché mais introuvable. Ayant fait son lit, il alluma son réchaud pour réchauffer ses haricots qu’il enfourna directement dans sa bouche, en cuillerées chaudes et succulentes – délicieux. Un jour à la fois, Adam, se dit-il : garde la tête aussi vide que possible. Il était entré dans la clandestinité. »

William Boyd : Orages ordinaires, Seuil, 475p, 21,80 €

Variations sur le temps qui passe, la jeunesse et les occasions perdues, ou encore sur la difficulté des êtres à se rencontrer, les romans de Modiano possèdent un charme fou, auquel celui-ci n’échappe pas. L’histoire est simple. Bosmans se souvient du temps de ses vingt ans, lorsqu’il travaillait dans une librairie (aujourd’hui disparue, comme tant d’autres) et qu’une amitié, ou une forme d’amour, le liait à Margaret. Cette jeune française née à Berlin, aux origines un peu troubles, semble fuir un passé dont elle ne parle pas. Sa rencontre avec Bosmans n’étonne pas, lui aussi fuit, en l’occurrence une mère et un beau-père à l’allure de prêtre défroqué. « Ils n’avaient décidément ni l’un ni l’autre aucune assise dans la vie. Aucune famille. Aucun recours. Des gens de rien. » Ils prennent appui l’un sur l’autre, à l’aube d’un avenir incertain mais qui pourrait advenir, si ce n’est que cette angoisse en eux agit comme un empêchement. Sinon, comment expliquer la disparition soudaine de Margaret et malgré sa promesse, son silence ?
Chez Modiano cependant, le temps n’efface pas, comme il ne rapproche pas. Ainsi, il imagine Bosmans lisant un livre intitulé « Les corridors du temps », où les gens « sont souvent côte à côte, mais chacun dans un corridor du temps différent. S’ils voulaient se parler, ils ne s’entendraient pas, comme deux personnes qui sont séparées par une vitre d’aquarium». Pourtant les indices s’accumulent, « brèves rencontres, rendez-vous manqués, lettres perdues, prénoms et numéros de téléphone figurant dans un ancien agenda et que vous avez oubliés ».
Ainsi, le fil se déroule, et il peut surprendre. En effet, ce n’est pas courant chez Modiano, de penser qu’à rebours du passé, si l’on ose dire, se profile une issue. Retrouver, peut-être, ce qu’on pensait perdu. Le livre ne s’appelle-t-il pas « L’Horizon » ?
Ouvrage très modianesque, c’est formidable.

Patrick Modiano : L »Horizon, Gallimard, 2010, 172p, 16,50€