Sauter la navigation

Daily Archives: avril 25th, 2010

Dans la phrase de Victor Hugo, « si rien avait une forme, ce serait cela » face à l’immensité d’un ciel, réel et pourtant diffus, aux contours fuyants, Annie Le Brun trouve l’exacte impression de ce qu’elle ressent devant la vanité diffuse de l’art actuel. Cette grande spécialiste de Sade, d’Hölderlin et de Bataille, sait ce que la transgression suppose de courage, de liberté, de révolte, d’idéal. Qu’en reste-t-il dans cette surenchère permanente de l’obscène, du choquant, du toujours plus ?
De la révolte, Annie Le Brun en a à revendre dans cet essai brillantissime, difficile, somptueusement écrit qui interroge avec force notre époque à la lumière de ce qu’elle produit. La technique, le concept, la mode, le consensuel l’ont emportés sur la nécessité, l’éblouissement, le surgissement premier, véritablement créateur et sensible. Et il y a de quoi s’en inquiéter.

Annie Lebrun : Si rien avait une forme, ce serait cela, Gallimard, 2010

Publicités

Philosophe et scientifique, Henri Atlan évalue en grand érudit le principe de la fraude, du mensonge boursier que nous avons connus. De manière éclairante, il exhume les liens entre monnaie, langage et sacré. De tout temps, objets et paroles d’échanges ont été investis symboliquement, ainsi en hébreu Onaa signifie à la fois léser en argent et en parole. Le Talmud permet une fraude à raison de 1/6e, au-dessous le vendeur indélicat est pardonné, au-dessus, il y a faute mais si le vol est de 1/6e exactement, on discute. Henri Atlan interroge cette tolérance pour le demi-mensonge à la lumière de l’ethnologie, de la philosophie, de la théologie, et de la science. La démocratie permet les demi-vérités –quand les dictatures elles, ne produisent que le mensonge absolu- mais ne les mettent-elles aussi pas en péril ? La pureté biblique n’étant plus de ce monde, la Raison tenant désormais lieu de Loi, où mettre le seuil de tolérance ? Ne dit-on pas qu’il ne faut pas prendre certaines paroles pour argent comptant ?

Henri Atlan : De la fraude, le monde de l’ONAA, La Librairie du XXIème siècle (Seuil), 2010

Enrique Vila-Matas nous avait habitués à ses essais mêlant autobiographie, érudition et affabulation, à la manière de Schwob et Borges. Cette fois, avec moins de réussite que dans son récit Paris ne finit jamais (éd. 10/18, 2003), il assume l’écriture d’un véritable roman. Sauf… que Dublinesca débute par l’exposé des idées de son dernier essai paru en français (Perdre des théories, éd. de poche chez Bourgois, 2010), que les références littéraires, réelles et imaginaires, foisonnent et, enfin, que le héros ressemble décidément à son auteur – dont il annonce pourtant la mort (à la manière de Barthes). Tout ceci présage d’une lecture pleine d’érudition et d’égotisme, mais ce serait oublier la modernité du conteur, son humour et son talent d’affabulateur. Pour le lecteur, démêler la vérité de la fiction devient un jeu jubilatoire, qui donne envie de (re)découvrir les références de Vila-Matas (de Gracq à Coldplay).

Peu d’éléments constituent l’intrigue : un vieil homme, ex-éditeur au catalogue exigeant (à la manière de feu José Corti), se sent dépassé par l’ère Google, qui par ailleurs le fascine, alors qu’il n’a lui-même contribué, certes passionnément, qu’à l’ère Gutenberg. Il programme donc l’enterrement d’une époque littéraire révolue, qui correspond curieusement avec le déclin de son couple. La cérémonie aura lieu en présence des meilleurs auteurs de son catalogue à Dublin, la ville où, paraît-il, l’épiphanie de Joyce à rencontré l’aphasie de Beckett…

Voilà un faux roman, aussi exigeant que son héros, qui plaira sans doute à ceux qui ressentent ce glissement hors de la graphosphère constaté par Régis Debray, malgré la foi que porte Umberto Eco en la survivance du livre. Ceci raconté sans obscurantisme, puisque son héros d’un certain âge se déclare « hikikomori », c’est-à-dire adepte inconditionnel du Net, et par là de l’ère à venir.

Enrique Vila-Matas, Dublinesca, trad. de l’espagnol par André Gabastou, éd. Christian Bourgois, mars 2010, 345 p.