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Monthly Archives: avril 2010

Dans la phrase de Victor Hugo, « si rien avait une forme, ce serait cela » face à l’immensité d’un ciel, réel et pourtant diffus, aux contours fuyants, Annie Le Brun trouve l’exacte impression de ce qu’elle ressent devant la vanité diffuse de l’art actuel. Cette grande spécialiste de Sade, d’Hölderlin et de Bataille, sait ce que la transgression suppose de courage, de liberté, de révolte, d’idéal. Qu’en reste-t-il dans cette surenchère permanente de l’obscène, du choquant, du toujours plus ?
De la révolte, Annie Le Brun en a à revendre dans cet essai brillantissime, difficile, somptueusement écrit qui interroge avec force notre époque à la lumière de ce qu’elle produit. La technique, le concept, la mode, le consensuel l’ont emportés sur la nécessité, l’éblouissement, le surgissement premier, véritablement créateur et sensible. Et il y a de quoi s’en inquiéter.

Annie Lebrun : Si rien avait une forme, ce serait cela, Gallimard, 2010

Philosophe et scientifique, Henri Atlan évalue en grand érudit le principe de la fraude, du mensonge boursier que nous avons connus. De manière éclairante, il exhume les liens entre monnaie, langage et sacré. De tout temps, objets et paroles d’échanges ont été investis symboliquement, ainsi en hébreu Onaa signifie à la fois léser en argent et en parole. Le Talmud permet une fraude à raison de 1/6e, au-dessous le vendeur indélicat est pardonné, au-dessus, il y a faute mais si le vol est de 1/6e exactement, on discute. Henri Atlan interroge cette tolérance pour le demi-mensonge à la lumière de l’ethnologie, de la philosophie, de la théologie, et de la science. La démocratie permet les demi-vérités –quand les dictatures elles, ne produisent que le mensonge absolu- mais ne les mettent-elles aussi pas en péril ? La pureté biblique n’étant plus de ce monde, la Raison tenant désormais lieu de Loi, où mettre le seuil de tolérance ? Ne dit-on pas qu’il ne faut pas prendre certaines paroles pour argent comptant ?

Henri Atlan : De la fraude, le monde de l’ONAA, La Librairie du XXIème siècle (Seuil), 2010

Enrique Vila-Matas nous avait habitués à ses essais mêlant autobiographie, érudition et affabulation, à la manière de Schwob et Borges. Cette fois, avec moins de réussite que dans son récit Paris ne finit jamais (éd. 10/18, 2003), il assume l’écriture d’un véritable roman. Sauf… que Dublinesca débute par l’exposé des idées de son dernier essai paru en français (Perdre des théories, éd. de poche chez Bourgois, 2010), que les références littéraires, réelles et imaginaires, foisonnent et, enfin, que le héros ressemble décidément à son auteur – dont il annonce pourtant la mort (à la manière de Barthes). Tout ceci présage d’une lecture pleine d’érudition et d’égotisme, mais ce serait oublier la modernité du conteur, son humour et son talent d’affabulateur. Pour le lecteur, démêler la vérité de la fiction devient un jeu jubilatoire, qui donne envie de (re)découvrir les références de Vila-Matas (de Gracq à Coldplay).

Peu d’éléments constituent l’intrigue : un vieil homme, ex-éditeur au catalogue exigeant (à la manière de feu José Corti), se sent dépassé par l’ère Google, qui par ailleurs le fascine, alors qu’il n’a lui-même contribué, certes passionnément, qu’à l’ère Gutenberg. Il programme donc l’enterrement d’une époque littéraire révolue, qui correspond curieusement avec le déclin de son couple. La cérémonie aura lieu en présence des meilleurs auteurs de son catalogue à Dublin, la ville où, paraît-il, l’épiphanie de Joyce à rencontré l’aphasie de Beckett…

Voilà un faux roman, aussi exigeant que son héros, qui plaira sans doute à ceux qui ressentent ce glissement hors de la graphosphère constaté par Régis Debray, malgré la foi que porte Umberto Eco en la survivance du livre. Ceci raconté sans obscurantisme, puisque son héros d’un certain âge se déclare « hikikomori », c’est-à-dire adepte inconditionnel du Net, et par là de l’ère à venir.

Enrique Vila-Matas, Dublinesca, trad. de l’espagnol par André Gabastou, éd. Christian Bourgois, mars 2010, 345 p.

C’est toujours un bonheur de tomber sur un livre léger… et pas idiot.
Le Laitier de nuit est de ceux-là.
Pour autant, le roman de Kourkov n’est pas facile à résumer. Au départ, une scène de meurtre qui réunit trois personnages : la victime, un homme dont on apprend plus tard qu’il était pharmacien, une jeune femme, et le meurtrier. Elément étrange, ces personnages paraissent inconscients de l’acte qui vient de s’accomplir, ils semblent ailleurs, comme absents. Aussitôt après, l’auteur les met de côté pour nous narrer une étrange découverte : dans une valise d’aéroport, des ampoules, dont le contenu est inconnu et s’avèrera vite avoir des vertus surprenantes. Autre histoire encore : une femme, dans un village non loin de Kiev (où se déroule le livre) ; elle vient d’avoir un enfant, mais n’allaite pas et part au contraire à la capitale vendre son lait à un consommateur inconnu.
Tout cela pourrait paraître fastidieux, mais il n’en est rien. Kourkov orchestre brillamment ces destins, dans des chapitres qui donnent à chaque fois envie d’en savoir plus. Et il n’oublie ni l’humour, ni le regard distancié sur l’Ukraine qui faisaient déjà l’intérêt du Pingouin, son roman le plus connu.
Le Laitier de nuit est une nouvelle réussite.

Andreï Kourkov : Laitier de nuit, Liana Levi, 22 euros

C’est en quelque sorte une fable, volontairement naïve, sur l’irrépressible désir de la création et sur la transmission, thèmes récurrents chez Henry Bauchau. Comme le sont l’art et la folie, la peinture et le langage, les mythes et le rêve.
Cela se passe dans un petit port du sud de la France. Florence, malade, au lieu du calme et de l’isolement qu’elle pensait y trouver, rencontre Florian, peintre vieillissant, un peu fou et qu’on dit pyromane. Il n’aime rien tant que de brûler ses dessins et ses tableaux, moments de joie intense, où voir le moment magnifique du choc des couleurs et de la flamme se double du désir de brûler ce monde d’argent. Leur rencontre sera aussi le début de leur thérapie, à travers la réalisation d’une fresque gigantesque que Florian entreprendra, aidé de Florence et d’un petit cercle d’amis. Ce grand œuvre, cet énorme tableau, c’est le Déluge, forme allégorique de la disparition d’un monde et de l’émergence d’un autre. On y retrouve la violence des siècles, l’histoire des hommes et les grands mythes qui les ont fait vivre et penser. La création a cette force, à travers la souffrance souvent, de transfigurer l’humain.
Le monde est dur, le déluge le lave mais le recouvre aussi de boue. Après reviendront des multitudes de petits bonheurs, de bonté, d’amour, de miséricorde équilibrés par les crimes, les guerres, les villes anéanties, les enfants massacrés qui nous accompagnent aussi au fil de l’existence. Tout changera, mais le monde changera-t-il ? Ce sera toujours le monde où le déluge est possible et où l’homme ne peut le combattre qu’en se transformant lui-même.
De la part du vieil homme qu’est aujourd’hui Henry Bauchau (il a 97 ans), quoi de plus clair que cette fable, déjà testamentaire, qui explique toute une vie ? Tout n’est pas en dehors, mais en toi.

Henry Bauchau : Déluge, Actes Sud, 2010, 170p, 18€.