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Par une nuit décisive, un voyageur lourd de secrets prend le train de Milan pour Rome, muni d’un précieux viatique qu’il doit vendre le lendemain à un représentant du Vatican pour ensuite changer de vie. Quinze années d’activité comme agent de renseignements dans sa Zone ont livré à Francis Servain Mirkovic les noms et la mémoire de tous les acteurs de l’ombre.
Cette zone, c’est la Méditerranée, ou plutôt l’espace-temps méditerranéen, revisité tout entier au prisme du siècle passé, où de Beyrouth à Rabat, d’Alger à Zagreb, de Barcelone à Gaza, les hommes ont depuis toujours fait se côtoyer la civilisation et la barbarie, le don de Dieu et la rage de tuer. Immense charnier dont la mémoire est retracée au fil des kilomètres qui séparent Milan et Rome, par un combattant de l’ombre, de père français et de mère croate, qui n’a rien d’un innocent puisqu’il s’est lui-même frotté aux violences du siècle, comme acteur d’abord, dans la guerre de Yougoslavie, aux côtés de ceux dont il porte encore le deuil, -Andrija et Vlaho ses compagnons de cruautés et de combats-, comme témoin ensuite, en tant que fonctionnaire d’un service où son supérieur est la femme à laquelle le liera un amour impossible, Stéphanie aux mains blanches. Comme le train qui déroule ses kilomètres, l’histoire déroule son fil, en une phrase longue de plus de cinq cents pages, qui font de ce roman dur et magnifique, tombeau pour les hommes de la Méditerranée, une oeuvre unique et immense, immense poème épique remontant au texte fondateur, l’Iliade, découpée déjà en vingt-quatre chapitres, comme ici. Premier aède, pour reprendre le terme des Anciens, Homère invoque les dieux, et Mathias Enard ne peut éviter d’en faire autant, Zeus et Arès sont présents. Comme sont présents les héros, les conquérants bien sûr, Napoléon, Hannibal, Frédéric II ; les bourreaux, Pavelic le croate, Astray l’espagnol, Stangl le nazi ; sans oublier les anonymes, victimes le plus souvent, comme le furent les Egéens et le peuple de Troie. Mais sont aussi présents les poètes et les écrivains, Lowry en Sicile, Genet à Chatila, Cavafy à Alexandrie, Pound à Venise, et d’autres qui font de l’histoire littéraire elle aussi l’acteur et le témoin de la vie des hommes.
Zone fait partie de ces romans-monde axés sur le versant noir de l’Histoire, de la trempe de ce qu’ont fait Grossmann ou Malaparte, et plus récemment Vollmann ou Littell. Mais c’est aussi un texte d’une poésie étonnante, que nous rêvons d’entendre un jour, lu à voix haute.

Vient de sortir en collection Babel, le premier livre de Mathias Enard : La perfection du tir, Prix des Cinq Continents de la Francophonie. La vie d’un sniper dans la guerre du Liban.

Mathias Enard : Zone, Actes Sud, 518p, 22,80€

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2 Comments

  1. Bonjour.
    En lien, un avis légèrement plus nunancé, dans un concert d’éloges…

  2. Beau billet, sur un livre que j’ai apprécié même s’il est difficile d’accepter de suivre les circonvolutions du voyage intérieur du narrateur, parce qu’il est franchement antipathique, effrayant et passablement plombé…


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