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Monthly Archives: août 2008

Par une nuit décisive, un voyageur lourd de secrets prend le train de Milan pour Rome, muni d’un précieux viatique qu’il doit vendre le lendemain à un représentant du Vatican pour ensuite changer de vie. Quinze années d’activité comme agent de renseignements dans sa Zone ont livré à Francis Servain Mirkovic les noms et la mémoire de tous les acteurs de l’ombre.
Cette zone, c’est la Méditerranée, ou plutôt l’espace-temps méditerranéen, revisité tout entier au prisme du siècle passé, où de Beyrouth à Rabat, d’Alger à Zagreb, de Barcelone à Gaza, les hommes ont depuis toujours fait se côtoyer la civilisation et la barbarie, le don de Dieu et la rage de tuer. Immense charnier dont la mémoire est retracée au fil des kilomètres qui séparent Milan et Rome, par un combattant de l’ombre, de père français et de mère croate, qui n’a rien d’un innocent puisqu’il s’est lui-même frotté aux violences du siècle, comme acteur d’abord, dans la guerre de Yougoslavie, aux côtés de ceux dont il porte encore le deuil, -Andrija et Vlaho ses compagnons de cruautés et de combats-, comme témoin ensuite, en tant que fonctionnaire d’un service où son supérieur est la femme à laquelle le liera un amour impossible, Stéphanie aux mains blanches. Comme le train qui déroule ses kilomètres, l’histoire déroule son fil, en une phrase longue de plus de cinq cents pages, qui font de ce roman dur et magnifique, tombeau pour les hommes de la Méditerranée, une oeuvre unique et immense, immense poème épique remontant au texte fondateur, l’Iliade, découpée déjà en vingt-quatre chapitres, comme ici. Premier aède, pour reprendre le terme des Anciens, Homère invoque les dieux, et Mathias Enard ne peut éviter d’en faire autant, Zeus et Arès sont présents. Comme sont présents les héros, les conquérants bien sûr, Napoléon, Hannibal, Frédéric II ; les bourreaux, Pavelic le croate, Astray l’espagnol, Stangl le nazi ; sans oublier les anonymes, victimes le plus souvent, comme le furent les Egéens et le peuple de Troie. Mais sont aussi présents les poètes et les écrivains, Lowry en Sicile, Genet à Chatila, Cavafy à Alexandrie, Pound à Venise, et d’autres qui font de l’histoire littéraire elle aussi l’acteur et le témoin de la vie des hommes.
Zone fait partie de ces romans-monde axés sur le versant noir de l’Histoire, de la trempe de ce qu’ont fait Grossmann ou Malaparte, et plus récemment Vollmann ou Littell. Mais c’est aussi un texte d’une poésie étonnante, que nous rêvons d’entendre un jour, lu à voix haute.

Vient de sortir en collection Babel, le premier livre de Mathias Enard : La perfection du tir, Prix des Cinq Continents de la Francophonie. La vie d’un sniper dans la guerre du Liban.

Mathias Enard : Zone, Actes Sud, 518p, 22,80€

Premier roman d’Eugène Green, connu pour ses travaux sur le théâtre et le cinéma, La reconstruction nous emmène de Paris à Munich dans les méandres d’un passé douloureux.
Tout commence par la mystérieuse requête qu’un Allemand, Johann Launer, adresse au professeur de littérature à la Sorbonne Jérôme Lafargue. Launer doute de sa véritable identité et s’adresse à Lafargue, qui a connu son père à Munich en 1968, pour découvrir ses véritables origines. Lafargue se plonge alors dans un voyage intérieur, au cœur de ses propres souvenirs et revit les quelques jours qu’il a passés à Munich, cette année-là, et durant lesquels il a rencontré celle qui est devenue sa femme.

L’oeuvre d’Eugène Green mêle de manière intéressante narration à la troisième personne, dialogues et journal intime. Le passé se fait présent et Lafargue, entreprenant des recherches sur son propre passé, mène à son tour une quête d’identité. Le style très sobre sied aux interrogations multiples qu’il soulève – rapport au temps, identité européenne, filiation – et qui sommeillent en chacun de nous.
Rappelons qu’Eugène Green est l’auteur, entre autres, d’un très beau livre sur La parole baroque, paru en 2001 chez Desclée de Brouwer.

Eugène Green : La reconstruction, Actes Sud, 2008, 190p, 18€

Il fut un temps où la nuit de noces pouvait se révéler un redoutable moment de vérité. Et en Angleterre, en 1962, entre la chute de l’Empire et la révolution sexuelle, nul doute que cette épreuve ne fût pas rare. C’est en tout cas celle que vécurent Edward & Florence dans ce petit hôtel du Dorset, en bord de mer, et que raconte ce court roman de Ian McEwan, avec l’habituel talent d’un fin observateur de la condition humaine. Car les temps ont changé, certes, l’Angleterre aussi, et la cérémonie des nuits de noce souvent relayée au rang de curiosité. Mais la condition humaine ?
Humour grinçant en prime, ce livre est un intermède heureux dans la production romanesque d’un des écrivains anglais les plus intéressants aujourd’hui. Rappelons ces quelques titres : Le jardin de ciment, L’enfant volé, Amsterdam, Samedi

Ian McEwan : Sur la plage de Chesil, Gallimard, 2008, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, 150p, 16,90€

Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville.
Cinquième roman de Laurent Gaudé, La Porte des Enfers se déroule une nouvelle fois, et avec évidence, dans une Italie âpre et violente, là où la vengeance est possible. C’est là aussi, en bordure de Méditerranée que depuis l’Antiquité se situent les portes de l’Enfer, où de rares humains ont eu l’audace de pénétrer pour y rechercher l’âme de leurs défunts. Matteo le fera, pour tenter de retrouver son fils, payer le prix de sa vengeance, et permettre à la chaîne des vivants et des morts de se nouer.
Remarquablement construit, ce livre émouvant, voyage vers l’Au-Delà, est une belle métaphore du sentiment que l’on exprime en évoquant la présence des morts tant qu’elle subsiste dans la mémoire des vivants, alors qu’un peu de ceux-ci est emporté par ceux qui disparaissent.

Laurent Gaudé : La porte des Enfers, Actes Sud, 2008, 270p, 19,50€

La petite musique de Jean-Paul Dubois nous revient avec ce nouveau roman, une fois de plus en phase avec l’air du temps et les émois de ses contemporains. Paul Stern – toulousain, la cinquantaine (comme l’auteur) – saisit l’aubaine d’un contrat à Hollywood, où il réécrira le scénario du remake d’un film français, pour s’éloigner de ses proches : une épouse dépressive, un père vieillissant mais devenu flambeur après un héritage, des enfants qui ont quitté la maison. Une année pour s’y retrouver, dans cette vie qui hésite entre la fin de la jeunesse et l’horizon qui se rapproche, avec bien sûr l’imprévu qui surgit : Selma, sosie parfait de son épouse, avec trente ans de moins… Et comme souvent chez Jean-Paul Dubois, l’actualité n’est pas loin. Ici, en arrière-fond, la dernière campagne présidentielle française, traitée avec humour et le ton décalé d’un auteur qui ressemble furieusement à ses personnages.
Après Hommes entre eux, où la fragilité de l’homme était traitée à l’ombre des grands romans américains, Les accommodements raisonnables seraient peut-être le constat des illusions qu’offre l’Amérique. Accommodements raisonnables, disait-il…

Jean-Paul Dubois : Les accommodements raisonnables, Editions de l’Olivier, 261p, 2008, 21€