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Monthly Archives: mars 2007

A l’instar d’un O. Henri dont nous vous parlions précédemment, John O’hara fait partie de ces écrivains américains majeurs tombés avec injustice dans l’oubli. Rendez-vous à Samarra, que rééditent en poche les éditions Rivages, est de ces chefs-d’oeuvre pleins d’esprit que l’on découvre avec un grand bonheur. L’arrière-plan en est un tableau grinçant de la haute bourgeoisie au temps de la prohibition, un tableau critique mais aussi lyrique, fait de mondanités alcoolisées et d’érotisme sous-jacent dans un monde étouffé par l’hypocrisie sociale. Le personnage principal, Julian English, suite à un « malencontreux incident », un verre lancé en pleine figure d’un de ses pairs lors d’un bal, amorce un lent décalage qui en 48 heures se transformera en une véritable descente aux enfers. Suivez donc le conseil prodigué par le grand Ernest Hemingway : « Si vous rêvez d’un roman magnifique, écrit par un auteur qui maîtrise parfaitement son sujet, lisez Rendez-vous à Samarra »

Rendez-vous à Samarra
John O’hara
trad. par Marcelle Sibon
Rivages

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L’Ouest américain et ses grands espaces ne se résument pas à une symbiose avec la nature et les saisons qui la rythment. On y vit sans doute en plein les conflits intérieurs de l’Amérique, la contradiction entre des valeurs profondément conservatrices et une ouverture sur la diversité et la tolérance. C’est dans ce contexte que vivent les personnages de ce roman simple et généreux. Un Rancher recueille chez lui le fils d’un ami. Ni l’un ni l’autre ne ressemble au monde qui les entoure : l’un est noir, l’autre aime les garçons. On se doute que les choses ne seront pas simples. Car malgré les apparences, il reste du chemin à faire…
Il faut prendre ce roman pour ce qu’il est : une écriture efficace pour montrer la difficile cohabitation de deux mondes dans l’Amérique contemporaine.

Blessés, de Percival Everett, Actes Sud, traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

Les livres de Paul Auster sont toujours très attendus. Les lecteurs sont chaque fois impatients d’entrer dans l’univers d’un écrivain rarement à court d’imagination. Celui-ci a donc surpris, et les commentaires qu’il a suscités (voir les nombreuses critiques sur Internet) n’ont pas manqué : panne de l’écrivain devant la page blanche, roman mineur, etc… C’est oublier, selon nous, que les romans d’Auster sont truffés de chausse-trappes, et qu’ils parlent essentiellement de la possession de soi-même, ou pour dire en un mot, de l’identité. Ce court texte, Dans le scriptorium, ne nous éloigne donc pas de cette démarche. Un homme seul dans une chambre sans âme, hôpital ou prison on ne sait, reçoit la visite de personnages qui au départ déconcertent le lecteur. Certains sont plus affables (voire très affables, comme Anna) que d’autres. Que lui veut-on finalement, à ce Mr Blank ? En même temps, on le prie de lire un texte qui l’attend sur une petite table, et même d’en écrire la suite : histoire dans l’histoire, comme souvent chez Auster, mais celle-ci n’est pas gratuite de la part d’un Américain.
Amusement d’un auteur en toute liberté, ou métaphore de l’écrivain face à ses multiples vies, comme on voudra. C’est en tout cas très réussi, et ça ne manque pas d’humour.

Dans le scriptorium, de Paul Auster, Actes Sud, traduit de l’américain par Christine Le Boeuf.

Un chef-d’oeuvre ? On l’a dit. Peut-être. C’est en tout cas un roman magique, l’exemple même de ce que peut apporter une tradition littéraire marquée par le fantastique et le classicisme de l’écriture. Sans oublier l’érudition de l’auteur, spécialiste en éthologie (il a professé à l’UCL), mais aussi écrivain (dans tous les genres, roman, théâtre, poésie), musicien, aquarelliste.
Livre magique donc, en ce qu’il nous entraîne dans une autre réalité, l’autre monde, lorsque le narrateur, jeune naturaliste passionné d’insectes aquatiques, laisse son imagination errer sur la personne de Madame Küppen, cette jeune dame énigmatique qu’il peut admirer depuis les étangs voisins de sa maison, et qui a la faculté de disparaître. En naturaliste accompli, son admirateur l’assimile à la grâce des libellules, et c’est sur le même régistre qu’il pose le questionnement métaphysique sur les sentiments qu’elle lui inspire.
La qualité de ce livre tient aussi dans sa tonalité, cette grâce de l’écriture et de l’introspection, assez rare, qui « tient » tout au long du livre, et qui « tient » le lecteur. Il y a en effet du musicien dans l’écrivain Thinès.

Madame Küppen et l’autre monde, de Georges Thinès, Editions l’Age d’Homme, Lausanne.

C’est un roman qui tangue comme le tango, dont il raconte l’histoire en la mêlant à celle de l’Argentine au vingtième siècle.
Luis vient de Buenos Aires. De passage à Paris, il danse le tango avec Ana, jeune française d’origine argentine mais qui ignore tout, ou presque, du passé de sa famille, et pour cause… Le siècle argentin fut rude, et en remonter le fil en dévide des histoires de vie qui font la trame de l’histoire tout court, et éclairent les destinées. C’est ainsi que la rencontre d »Ana et Luis, à travers le projet d’un film sur le tango, sera la découverte en même temps que l’aboutissement des liens qui unissent leurs deux familles depuis quatre générations.
C’est un roman construit comme la danse, en ruptures et en mouvements, mêlant les époques et les personnages, dont le tango lui-même, qui vit sa propre vie. Il faut s’y lancer pour en découvrir la force et en apprécier la musique.
Tango est le deuxième livre d »Elsa Osorio traduit en français, après le magnifique Luz ou le temps sauvage, paru chez le même éditeur.

Tango, d’Elsa Osorio, Editions Métailié, taduit de l’espagnol (Argentine) par Jean-Marie Saint-Lu.

Apres la trilogie Millenium (troisième volume attendu et prévu pour l’automne 2007) dès à présent considérée comme un des évènements majeurs du polar dans l’édition française de ces dernières années, Actes Noirs persiste avec un nouveau pavé signé par l’Australien Andrew McGahan.

Quand Charlie vient se faire torturer à mort dans le patelin où s’est réfugié dix ans auparavant son ancien ami Georges Verney, alcoolique repenti, impliqué comme lui dans les scandales de corruption qui ont balayé Brisbane et le Queensland à l’époque, Georges est loin de se douter du tour que vont prendre les évènements. Ce passé fait de femmes, d’alcool, d’argent et de fêtes qu’il croyait avoir enfoui avec tant de peine revient, bouteilles en tête, et s’apprête à tout balayer sur son passage.

Derniers verres, confirme donc d’une part la place que prend Actes Sud dans le genre très prisé du thriller/policier mais aussi la grande compétence de ses éditeurs. En lisant ce titre, on pense immanquablement à la force et au caractère d’un James Ellroy version Dahlia Noir. Mais au jeu des comparaisons, on risquerait de perdre ce qui fait de ce roman un livre unique à la construction parfaite et à la noirceur abyssale. A découvrir sans attendre !

Derniers verres
Andrew McGahan
Actes Sud

Les libraires s’interrogent. Confrontés à la difficile maîtrise d’une offre foisonnante et pléthorique, et d’une demande de plus en plus formatée, ils reprennent à leur compte cette déclaration de Marie-Rose Guarnieri de la librairie des Abbesses à Paris : A quoi bon maintenir vivant un réseau de librairies indépendantes qui constituent une exception culturelle dans le paysage mondial et même européen, si c’est pour peu à peu glisser vers une désubstantialisation de notre éthique et de notre pratique. Comme si nous devenions des libraires décoratifs, des pièces de musée d’un temps du livre qui n’est plus.

En même temps que ce mouvement de fond, lié au phénomène de concentration et au marketing éditorial, apparaissent d’autres enjeux, telles les nouvelles pratiques de lecture, de consommation et d’accès à l’information, entre autres par Internet.

Ces interrogations sont aussi celles des éditeurs indépendants. L’un d’eux a d’ailleurs récemment stigmatisé la difficulté qu’il rencontrait à être encore visible sur les tables des libraires, quand ceux-ci ne refusaient pas, tout simplement, de présenter ses livres à leur clientèle. Le terme de censure fut même prononcé. Bien des choses peuvent être dites, en réponse à cela. Parler du risque inhérent à toute politique éditoriale, ou encore de capacité de diffusion et de distribution. Certes, mais le questionnement est plus fort.

Quelle place ont encore les éditeurs et les libraires qui pensent par eux-mêmes , quelle que soit leur structure, répondant ainsi au joli mot d’indépendance ? Et si on parlait de ces autres instances de reconnaissance que constituent par exemple les médias et les critiques ? Et finalement si on parlait des lecteurs ?

Un petit livre vient d’être publié aux Editions Amsterdam : Lire et penser ensemble . Son auteur est en même temps son éditeur, Jérôme Vidal. Son propos fait écho au type de réflexions exprimées ici. Mais surtout, il ne se contente pas de gémir ni de dénoncer. La concentration est certainement au cour des processus à l’ouvre dans l’économie du livre. Mais il est possible de proposer à la discussion d’autres pistes d’interprétation. Il ne suffit pas de se proclamer éditeur ou libraire indépendant. Jérôme Vidal s’interroge sur la notion du désir aujourd’hui, le désir du lecteur, et sur les limites de notre puissance d’agir. Le débat est large. Il permet d’y analyser la manière dont se construit la production éditoriale, et notamment celle des manuels scolaires, mais aussi d’y voir des enjeux tels que « Google livres » et les modifications en cours non seulement dans la chaîne du livre, mais dans ce qu’on pourrait nommer, par extension, la chaîne du savoir. Et in fine la place de la culture critique nécessaire à la démocratie.

Jérôme Vidal : Lire et penser ensemble, Editions Amsterdam

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Paul Schooner et Albert Brighton formaient une fine équipe de journalistes qui s’étaient donnés pour mission « de ramener à la lumière certains artistes oubliés ». Mais un banal accident de la circulation va provoquer la mort inopinée de Paul Schooner. Accablé par cette disparition, une autre mission attend bientôt Albert Brighton: annoncer la triste nouvelle à la femme de son collègue fraîchement disparu (une des plus belles séquences du livre). Afin d’honorer le souvenir de son ami Schooner, Paul Brighton décide d’achever ce qui avait été initié : rencontrer Suzanne Moss, violoncelliste illustre subitemment tombée dans l’oubli. Cette rencontre, on s’en doute, va transformer sa vie. Dans ce roman drôle et désenchanté, l’écriture ciselée et la musique de Christian Gailly font à nouveau merveille.

Christian Gailly, Les oubliés, Editions de Minuit, 2007.

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Pierre Porcher est le Chef des Services Techniques de Bayerville, petit bourg normand sans histoire. C’est un solitaire bourru subissant sans broncher les railleries de ses collègues qui le surnomment « Sans sucres ajoutés ». Attaché à la valorisation des déchets dans la municipalité, il a une vraie mission. Dans l’ombre, depuis des années, il travaille ardemment pour la Cause : la réunification de la Normandie. Harold Osmond, son supérieur, est Maire Adjoint. Mondain et ambitieux, il prétend être le descendant direct d’une noble lignée de Vikings. La Mairie lui tend les bras quand on découvre un matin dans un massif du parc municipal, en pleine période électorale, une jeune fille sans connaissance qui décède quelques heures plus tard. Porcher sera bien malgré lui désigné coupable idéal. Cookie Allez brosse avec légèreté et drôlerie le portrait au vitriol de cette petite société provinciale, grâce à une intrigue pseudo policière grinçante et savoureuse dans laquelle le dérisoire le dispute à la pire des vilénies.

Cookie Allez, Sans sucres ajoutés, Buchet Chastel, 2007.