Skip navigation

Monthly Archives: janvier 2007

«On n’écrit que pour soi. On prétend dialoguer mais tout n’est que soliloque.» Ainsi pourrait-on résumer la trame du dernier opus de Philippe Besson qui reprend la formule du roman épistolaire pour dire le désarroi d’une femme abandonnée. Pour échapper à l’absence et à tout ce qui la ramène au manque, Louise s’en va. La Havane, New York, Venise, l’Orient-Express: de chacun de ces ailleurs, elle écrit de longues lettres à celui qui l’a laissée inerte et dévastée pour dire sa vie sans lui, évoquer les souvenirs heureux, les tempêtes silencieuses, tenter de comprendre le désamour et accepter la trahison, sans jamais de réponse en retour. Au fil du temps et des voyages, la mémoire se libère, les larmes s’assèchent et le coeur s’allège. Comme son héroïne, l’auteur de « En l’absence des hommes » et de « L’arrière-saison » cisèle le détail, ausculte les passions et trouve les mots justes.

Philippe Besson, Se résoudre aux adieux, Editions Julliard

Publicités

Sortie en poche du texte fondamental d’Elie Wiesel, survivant du camp d’Auschwitz où il fut déporté à 15 ans, prix Nobel de la paix en 1986 et infatigable témoin de l’Holocauste. « La nuit » est son premier livre, publié en 1958. Il ressort dans une nouvelle édition avec une nouvelle préface de l’auteur. Outre le récit tragique de la déportation, de la séparation familiale et du camp, Wiesel questionne la dignité de l’Homme confronté à l’horreur absolue. La nuit est en ce sens un livre universel.
Hemmingway place à l’entrée de son plus beau roman cette phrase de John Donne : « La mort de tout homme me diminue, parce que je suis solidaire du genre humain. Ainsi donc n’envoie jamais demander : pour qui sonne le glas ; il sonne pour toi » C’est au nom de cette universalité, de cette compassion nécessaire qu’il faut lire ou relire le livre de Wiesel.

La Nuit
Nouvelle édition
Préface d’Elie Wiesel,postface de François Mauriac
Collection « double », Minuit

Deux hommes ont aimé la même femme. Tous deux dans la cinquantaine. L’un vit à Toulouse, gravement malade, il est en train de tout perdre. L’autre vit en Ontario, au milieu de nulle part, il est chasseur. C’est là, dans les solitudes glacées de l’hiver canadien qu’ils se rencontreront, cerclés par la tempête, dans un huis clos presque sans mots. Blanc neige, rouge sang. Au fil du temps qui passe, les choses de la vie se décantent, et reste l’essentiel. Ce qu’on a aimé, la nature à laquelle on appartient, le corps qui rappelle son existence, le sexe, la vie et la mort.
Les romans de Jean-Paul Dubois sont très masculins, et très contemporains. Celui-ci pourrait faire penser à Jim Harrisson, mêmes forces, mêmes grands espaces, même Amérique. Quoique très français, -on se souvient du magnifique Une vie française-, c’est un homme de l’Ouest.

Hommes entre eux, par Jean-Paul Dubois, Editions de l’Olivier.

“Grand-mère connut le Rescapé à l’automne 1950. C’était la première fois qu’elle quittait Cagliari, pour aller sur le continent. Elle approchait des quarante ans sans enfants, car son mali de is perdas, le mal de pierres, avait interrompu toutes ses grossesses. On l’avait donc envoyée en cure thermale… »
La narratrice de ce roman, petite fille de l’héroïne, entreprend une véritable enquête sur sa grand-mère. Celle-ci était considérée comme folle par les habitants de son village, car son monde intérieur était différent du leur. Dans une Sardaigne pauvre, juste après la seconde guerre mondiale, une femme intuitive et tendre doit affronter la réalité du monde, en se réfugiant dans le monde du rêve. Un court roman tout en finesses, un genre où excelle l’éditrice Liana Levi.

Milena Agus : Mal de pierres, Editions Liana Levi. Traduit de l’italien par Dominique Vittoz.

Les deux personnages de ce livre, les deux « Arpenteurs du monde », sont deux géants de la science et des mathématiques. L’un, Alexander von Humboldt (1769-1859), est explorateur, il a sillonné l’Amérique du Sud, il a découvert le canal reliant l’Amazonie à l’Orénoque, il a escaladé les Andes. Il calcule tout, mesure tout, y compris le nombre de poux dans la chevelure des indigènes. Il supporte tout, il teste tout, y compris l’effet de l’electricité sur son propre corps. Il sera aidé par le botaniste français Aimé Bonpland, dans ses expéditions racontées de manière hilarante par Daniel Kehlmann. L’autre est le mathématicien et astronome Carl Friedrich Gauss (1777-1855), qui étudie la probabilité, découvre la fameuse courbe de répartition en cloche qui porte son nom, étudie les planètes et déteste les voyages.
Tout différencie ces deux hommes, tout oppose ces fous de science sur le plan personnel, leur vie et leurs passions, mais l’auteur parvient à les faire se rencontrer. Un roman sérieux écrit sur le mode fantaisiste, drôle et baroque.

Daniel Kehlmann : Les Arpenteurs du monde, Actes Sud. Traduit de l’allemand par Juliette Aubert.

La Discorde. Israël-Palestine, les Juifs, la France.
Le conflit israélo-palestinien ne concerne pas que le Moyen-Orient. Si l’on s’accorde à dire qu’il est au centre des questions géostratégiques aujourd’hui, et qu’il concerne donc tout le monde, il n’en est pas moins vrai qu’il a fait irruption jusque chez nous, dans notre environnement direct. Comme le dit Elisabeth Lévy, coordinatrice de ce livre, « On ne se parle plus, on s’invective ». Cette question a en effet provoqué une césure dans certains milieux, y compris parmi les Juifs eux-mêmes.
« La Discorde » est un long dialogue entre deux représentants emblématiques de cette fracture, deux intellectuels issus de la communauté juive, et donc peu suspects d’antisémitisme, même s’ils s’opposent sur la question du sionisme. Rony Brauman, médecin, professeur à Sciences Po, ancien président de Médecins sans frontières ; et Alain Finkielkraut, philosophe, enseignant à l’Ecole Polytechnique, producteur à France-Culture.
Cinq échanges, trois en 2004, deux en 2006, dont le dernier au lendemain de la guerre du Liban. Cinq échanges sans concessions, mais toujours respectueux, sur les questions les plus actuelles, les plus délicates et les plus difficiles parfois que chacun se pose sur Israël, le sionisme, la Palestine, et leurs implications dans nos sociétés européennes, française bien sûr puisque les auteurs y sont des acteurs intellectuels importants, mais aussi, par extension, la nôtre en Belgique, où les mêmes clivages se posent.
Un livre intelligent, utile, et remarquable.

null

« « Qu’est ce que c’est que ce début ? » se demanda le typo à l’imprimerie en lisant « qu’est ce que c’est que ce début ? » Puis il haussa les épaules et continua de composer le texte. C’est ainsi que le roman commençait. »

Un petit roman par un grand romancier de l’absurde qui nous conte l’histoire d’Anan, un jeune homme frappé par la révélation de l’invalidité du Darwinisme : non, l’homme ne descend pas du singe… mais du néant ! Armé de cette implacable vérité, Anan se met à déconstruire la logique du monde qui l’entoure et finit par se retrouver à l’asile. « Ce n’est que le psychiatre et le fou qui font la folie, comme mari et femme font un ménage » … comme auteur et lecteur font un livre : roman de l’absurde, roman sur le roman, beckettien, déroutant, inclassable. Svetislav Basara pousse l’idéologie de la « raison humaine » dans ses derniers retranchements en faisant d’Anan l’adepte du désendoctrinement et en utilisant la fiction pour arme. Un livre brillant et intelligent.

Svetislav Basara
Le miroir fêlé
10/18

C’est un petit trésor de nouvelles que publie ce mois-ci Bernard Pascuito dans le recueil qu’il consacre à O. Henry. Nul doute que l’éditeur parisien souhaite rendre justice à cet écrivain américain né en 1862 et tombé depuis longtemps dans les oubliettes de l’édition francophone. Avant de mourir à 48 ans, O. Henry a le temps d’écrire plus de six cents nouvelles. Les huit textes rassemblés dans « La théorie du chien », admirables de concision, de subtilité et d’humour, illustrent parfaitement les grands thèmes de son œuvre : prédilections pour l’imposture, le quiproquo et la fatalité du destin, mélange qui fit de lui le maître de ce genre si particulier qu’est le Surprise ending . « L’étrange est bien plus ordinaire que l’inattendu » disait-il  ; préparez-vous donc à quelques surprises…

O. Henry
La théorie du chien

Bernard Pascuito
traduit par Michèle Valencia (Etats-Unis)

 

Merveilleux livre que ces « Dernières nouvelles du labyrinthe » publié aux éditions la Mesure du possible. Jacques Raket rassemble ici vingt et une nouvelles au thème récurrent : le labyrinthe. Émanations littéraires aux styles très divers (du polar à la SF en passant par la biographie), ce recueil ne manque ni d’humour ni d’érudition. Chaque nouvelle s’accompagne d’une recherche graphique et de notes d’un grand intérêt. Jacques Raket connaît son affaire: depuis dix ans il se consacre aux dédales. Il nous livre donc ici une partie de son savoir sous une forme hybride qui fait correspondre avec bonheur fond et forme. Objet brillant aux milles facettes, aux frontières incertaines, cabinet de curiosités littéraires qui n’est pas loin de l’univers d’un Hugo Pratt. Mille voyages, mille personnages, mille rencontres, parmi lesquels le lecteur saura (re)trouver son chemin.

Jacques Raket
Dernières nouvelles du labyrinthe

Ed. La Mesure du possible

Attention, ceci n’est pas une fiction… mais un recueil d’articles écrits entre 1984 et 1992 pour la chronique policière d’un quotidien de Floride. Avant de devenir écrivain, Connelly eut l’occasion de suivre de près le travail de la police en intégrant une équipe d’enquêteurs. Drogue, enlèvement, racket, hold-up… un catalogue d’affaires criminelles desquelles il prend le parti de faire surgir le facteur humain : l’humanité des victimes, des criminels, comme celle des flics. On est donc loin des simples comptes-rendus cyniques ou sensationnalistes. Connelly veut mettre en perspective, rendre dicible l’horreur, la rendre non pas compréhensible mais appréhendable. Au fil des pages, il essaye de comprendre ce qui l’a mené à son premier succès, Le poète, roman qui met en scène un journaliste… La réalité donc, parfois crue mais toujours captivante.

Michael Connelly
Chroniques du crime
Seuil