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Monthly Archives: septembre 2006

On connaît les Claudel, la sour et le frère. Camille dont l’ouvre sculptée témoigne de son génie torturé, l’amante de Rodin, jusqu’à la folie, puisqu’elle fut internée durant plusieurs décennies. Et Paul, le diplomate raffiné, l’écrivain poète et homme de théâtre, marqué par sa conversion au catholicisme. Entre eux, des rapports fusionnels mais difficiles. Aux yeux de tous, Paul porte sans doute une lourde responsabilité dans l’enfermement de sa sour. Dominique Bona, déjà biographe de Romain Gary, de Stefan Zweig, de Berthe Morisot, revisite ces relations tourmentées au travers d’un récit lumineux et nuancé.

Camille et Paul, la passion Claudel
Dominique Bona
Grasset

Ascanio Condivi fut l’élève de Michel-Ange. Du vivant de son maître, il recueillit ses confidences et publia cette biographie qui, aujourd’hui encore, fait référence, aussi bien pour les chercheurs que pour les amateurs. Les Editions Climats la rééditent avec bonheur, annotée avec intelligence et érudition par un spécialiste de l’artiste protéiforme que fut Michel-Ange.

Le disciple Condivi reste humble. Il est le « témoin émerveillé d’un miracle qui le dépasse comme il dépasse quiconque ». C’est Condivi qui écrit, c’est Michel-Ange qui parle.

Vie de Michel-Ange
traduit de l’italien (Renaissance) et annoté par Bernard Faguer,
Ascanio Condivi
Climats

Vincent Van gogh mourut le 30 juillet 1890, suivi en janvier de l’année suivante par son frère Théo. Vingt-trois ans plus tard, en 1914, le corps de Théo était ramené par sa veuve à Auvers-sur-Oise pour être inhumé aux côtés de Vincent. Tant il semblait naturel que la proximité des deux frères dans la vie dût se prolonger dans la mort. Ils étaient proches en effet. Et si le génie de Vincent occulta quelque peu le personnage de Théo, simple marchand des peintres morts et trop peu des vivants , ce livre très beau au ton si juste tente de restituer la parole de ce jeune frère, cet ami, ce compagnon.

C’était mon frère (récit)
Judith Perrignon
L’Iconoclaste
(chroniqué septembre 2006 – paru mai 2006)

Chichery en Bourgogne, le village dont il est question dans cet ouvrage, c’est aussi, mutatis mutandis, les environs de Waterloo ou Braine-l’Alleud en Brabant : d’anciens espaces ruraux, situés en bordure de ville, et qui connaissent selon l’auteur une des plus grandes mutations de leur histoire millénaire , qu’on désigne sous un vocable très clair, la « rurbanisation ». C’est l’irruption de la ville à la campagne, la désocialisation au profit de l’habitat individuel et autocentré, la dilution de l’espace par le règne de la voiture. Et finalement la « déculturation » de populations entières sans que les valeurs évanouies trouvent un substitut, sinon peut-être la consommation, maîtresse de nos têtes.

Pascal Dibie est anthropologue. Il avait déjà consacré un ouvrage à son village en 1979. Son entreprise est passionnante. Il rend visite à ses concitoyens et les fait parler d’eux-mêmes. En même temps, s’interrogeant sur son propre parcours et faisant référence à ses maîtres en formation, il trouve une forme de récit qui s’insère admirablement dans la très belle collection « Terre Humaine ».

Il ne serait pas inutile que les candidats aux élections locales, comme les communales par exemple, lisent cet ouvrage. Très instructif.

Pascal Dibie
Le village métamorphosé
Plon
Coll. Terre Humaine

A rebours, Nancy Huston remonte la ligne de faille d’une famille; de Sol le petit-fils américain, Rambo de six ans, à Erra son arrière-grand-mère d’origine ukrainienne. En quatre volets, nous les découvrons tous à l’âge de six ans, dans des pays, des langues, des histoires différentes. Pourtant, de l’un à l’autre, des traces persistent, une tache de naissance qui réapparait à chaque génération, un talent particulier né par-dessus la blessure d’enfance reçue à l’âge tendre.
Prodigieusement agencée, d’une sensibilité extrême, ce roman interroge le monde comme il va, d’aujourd’hui à hier, à travers des parcours intimes.

Nancy Huston
Lignes de failles
Actes Sud
Femina

Inspiré par l’histoire vraie du missionnaire Jean Terrence dit Terrentius, Isaia Iannaccone, jette le lecteur sur les traces des jésuites partis en Chine au début du 17e siècle. Instructif et distrayant !

Terrentius, le personnage principal, est un de ces hommes de sciences de l’époque, à la fois médecin, botaniste, astronome, mathématicien, un homme soucieux d’améliorer la connaissance. Ami de Galilée et des grands esprits de l’époque, il fonde avec eux à Rome, dans le plus grand secret, l’Académie des Lynx, destinée à promouvoir le savoir et à lutter contre l’obscurantisme. Cet adepte de la « libre pensée » se retrouve rapidement dans le collimateur de la dangereuse inquisition, il échappe de justesse au « grand examen ».

Ambitieux, Terrentius décide de partir à la rencontre de cet Orient rêvé, cette Chine où, dit-on, la sciences n’est pas considérée comme un danger pour la suprématie de la foi mais comme un instrument de progrès et de découvertes.

C’est ce voyage, cette aventure que raconte le livre de Iannaccone qui nous offre une intrigue riche, documentée et mouvementée dont le cadre est cette rencontre méconnue entre deux civilisations, il y a quatre cents ans, dans l’Empire du milieu.

Isaia Iannaccone
L’ami de Galilée
Stock

Hope, vieille dame retirée du monde, reçoit dans un huis clos de 288 pages et un jour, une jeune journaliste venue l’interroger sur sa carrière mais aussi, on le devine très vite, sur ses différents maris qui sont, entre autres, Jackson Pollock et Andy Warhol. La vieille dame raconte les années heureuses et douloureuses tout en essayant d’expliquer ce qui animait, en ce temps là, l’art américain. Le roman est dense et sérieux, parfois un peu didactique mais toujours passionnant ! Comme un tableau de Pollock, goutte à goutte, le lecteur entre dans le monde mystérieux de la création. Les mots, les phrases se posent, l’ouvre se compose.
John Updike, Tu chercheras mon visage, Paris, Seuil.

John Updike
Tu chercheras mon visage
Seuil

Retiré dans la campagne norvégienne, un vieil homme reconnaît en son voisin le frère d’un camarade d’enfance, et c’est toute sa jeunesse qui ressurgit. Et plus particulièrement l’été 1948, qui devait sceller la fin de son enfance. Cette année-là en effet, le jeune Trond part en vacances avec son père dans un chalet proche de la frontière suédoise. Une intense relation se nouera entre le père et le fils, au contact d’une nature grandiose, magnifiquement décrite. Le bonheur tranquille va pourtant basculer, au travers d’un drame qui touchera ce camarade avec lequel il jouait à voler des chevaux. Mais Pas facile de voler des chevaux est aussi un message codé utilisé durant la guerre par la Résistance, à laquelle le père de Trond fut mêlé, et qui sera la cause d’une autre déchirure.
Un roman d’apprentissage émouvant, habilement construit autour du va-et-vient entre le passé et le présent, et un bon moment de lecture.

Traduit du norvégien par Terje Sinding

Per Petterson
Pas facile de voler des chevaux
Gallimard

Après son fameux « Les soldats de Salamine », Cercas nous revient avec un autre conflit majeur du XXe : la guerre du Vietnam. « A la vitesse de la lumière » met en scène un écrivain débutant qui se lie d’amitié avec un vétéran du Vietnam rencontré dans une univesité américaine, ex-membre d’une unité secrète spécialisée dans le massacre de civils. Revenu en Espagne, l’auteur rencontre le succès, et, désormais très en vogue, devient l’homme qu’il s’était promis de n’être jamais. Au fil du temps, des séparations et des rencontres, ces deux hommes vont nous livrer leur vérités et leurs errements. Si Cercas propose un livre sur la culpabilité et sur la nature du mal, il nous parle aussi avec une grande justesse de l’amitié et de la possibilité d’une rédemption. Difficile de dire mieux notre enthousiasme pour le meilleur roman de ce formidable auteur.

Javier Cercas
A la vitesse de la lumière
Actes Sud

 

David Miller, écrivain et embaumeur, reçoit un jour l’excentrique proposition d’un vieux paraplégique. En échange d’un salaire mirobolant, il accepte de s’isoler avec sa famille durant un mois dans un chalet perdu au milieu de la forêt noire avec pour seule occupation, l’écriture d’un roman consacré au Bourreau 125, tueur en série retrouvé mort 25 ans auparavant. Trop heureux de pouvoir s’évader d’un quotidien morose, Miller accepte et part avec sa famille retrouver le vieillard et sa compagne. Bien vite pourtant, les secrets qui jaillissent de la documentation du vieux Doffre transforment l’agréable villégiature en un huis-clos incontrolable : La psychose s’installe… L’écriture, efficace et machiavélique, transforme cette intrigue à la Shining en une oeuvre originale et maitrisée de bout en bout : frissons garantis !

Franck Thilliez
La forêt des ombres

Ed. Le Passage