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Monthly Archives: mai 2006

« Je voudrais que toutes mes études littéraires puissent servir à établir une classification des esprits ». Il fut exhaucé, mais en creux, car tous les auteurs que cet éminent critique littéraire descendit en flamme sont passés à la postérité, alors que les obscurs tâcherons dont il vantait le style ont sombrés dans l’oubli. Sainte-Beuve est resté pour avoir esquinté tous les novateurs Victor Hugo, Balzac, Dumas, Lamartine. Ces petits poisons (le titre n’est pas de lui) sont tirés de son journal -drôle à son insu- qui mêle petite méchanceté aigre et énorme vanité.

Sainte-Beuve
Mes poisons
Table ronde

En ces temps de dialogues de sourd, un petit livre nous rappelle l’histoire partagée entre communautées juives et musulmanes. Un colloque a réuni divers intervenants, universitaires, gens de terrains, responsables communautaires, autour de la question de la coexistence. Elle connut des heurts et des malheurs mais aussi des échanges, emprunts et conversion. Pour faire avancer le dialogue israélo-palestinien et les relations entre Juifs et Arabes de France ou de Belgique, Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias, professeurs à la Sorbonne, ont provoqué des rencontres qui sans complaisance mais avec respect tendent des passerelles par-dessus la méconnaissance des uns et des autres, du passé mais aussi de la réalité d’aujourd’hui.

Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias
Juifs et musulmans
La découverte
(mai 2006)

Cézanne et Georges de la Tour

Il faut avoir la sensibilité de Charles Juliet et de Pascal Quignard pour entrer en résonnance avec leur sujet en y mettant autant d’intime conviction. Loin de l’analyse, très loin de la biographie, Cézanne, un grand vivant de Charles Juliet et Georges de la Tour de Pascal Quignard parlent lumière, matière, quête et maîtrise. A l’arraché ; pour Cézanne le solitaire, mal compris, sévère avec lui-même, acharné à se dépasser. Qui mieux de Charles Juliet peut comprendre l’âpreté de ce combat, qui le vécu lui tout enfant déjà. Il parle au peintre comme Michel del Castillo invoquait son frère d’ombre Dostoeivski.

L’ombre, la lumière, est ce qui requiert Pascal Quignard en toute chose, comment s’étonner qu’il se penche sur les clairs-obscurs du peintre de la chandelle ? On découvre que celui qui sut si bien rendre la ferveur du petit monde domestique, de l’âtre, était un fils de meunier devenu notable. Et pas des plus aimables. Ceci pour l’anecdote. Le reste est silence, spiritualité, ce dont Pascal Quignard nous entretient sur le souffle, comme on dit en musique.

Cézanne, un grand vivant de Charles Juliet,
P.O.L, 10 euros

Georges de la Tour de Pascal Quignard,
Gelilée, 15 euros.

Dans le cadre de la construction du nouveau théâtre Le Manège à Mons, l’architecte Pierre Hebbelinck avait demandé à Marthe Wéry de concevoir des peintures. Le décès de cette dernière a interrompu ce dialogue. On retrouve les échanges d’idées autour d’un projet dans le livre édité par les éditions Fourre-Tout, émanations du bureau d’architecte Hebbelinck. Un livre-objet artisanal, « qui au travers d’une matière volontairement appauvrie », inaccomplie, traduit l’interruption d’une oeuvre. Interviews, photocopies en noir et blanc, pages à découper approchent le travail de celle qui s’est fait connaître pour ses peintures monochromes mais aussi ses vitraux à la collégiale de Nivelles.

Marthe Wéry Architecte
Editions Fourre-Tout

A force de fréquenter les cinémas d’art et d’essais de Los Angeles, Jonathan Gates découvre l’oeuvre perdue de Max Castle, un réalisateur allemand des années 20. Subjugué par la force des films d’épouvante de ce dernier, dont une adaptation cauchemardesque du non moins cauchemardesque roman de Conrad, Au coeur des ténèbres, il s’efforce de comprendre les techniques utilisées pour distiller la terreur et finit par comprendre que le réalisateur a caché des images dans ses films. Qui était donc Max Castle et quel but poursuivait-il ? Très vite, son enquête devient une véritable obsession…
Mêlant un sens aigu du suspense et une érudition particulièrement communicative, Roszak a fait de la conspiration des ténèbres un ravissement pour les amateurs du septième art comme pour les férus de grands livres. Fascinant !

Théodore Roszack
La conspiration des ténèbres
Livre de Poche

De jeunes adultes se souviennent de leur enfance épargnée dans une école isolée d’Angleterre. Là-bas ils recevaient le meilleur, dans un esprit d’élitisme troublant. Kazuo Ishiguro est maître dans l’art de poser ses personnages en lisière du réel. Kath, Ruth et Tommy vont peu à peu entremêler aux souvenirs le questionnement. Orphelins, ils étaient réunis là dans un but précis qui ne leur est apparu qu’à quelques mois de leur sortie. Par l’émotion, l’évocation du passage de l’enfance à l’adolescence ce roman nous fait pénétrer insidieusement dans une intrigue éthique -difficile de vous en dire plus sans tout déflorer- en prenant le parti-pris du sensible, du mystère, de la vie qui s’éveille avant d’être confisquée.

Kazuo Ishiguro
Auprès de moi toujours
Ed des 2 terres

Christian Beck a fait du renoncement un art de vivre. Ecrivain qui connut un succès d’estime, il décide de se consacrer désormais à sa compagne surnommée l’Oiseau, et à la traduction alimentaire de modes d’emploi. Mais l’Oiseau lui apprend coup sur coup qu’elle est malade et désire se marier. avec un autre. Bon prince Christian ira dormir sous le porte-manteau et partagera ses pantoufles avec l’intrus, un bel immigré en séjour illégal. Roman du nihilisme, truffé d’humour, cet écrit du Néerlandais Arnon Grunberg est aussi séduisant que dérangeant, car cet apprentissage du détachement absolu descend dans les culs de basses-fosses avec la persévérance d’un moine bouddhiste à la recherche de la suprême indifférence.

Arnon Grunberg
L’oiseau est malade
Actes Sud

Le grand âge de l’auteur d’ Odipe sur la route ne lui a rien ôté de sa clarté. Les poèmes rassemblés dans Nous ne sommes pas séparés rendent grâce au mystère de la connivence avec sa chère disparue, avec la nature, les amis et avec Antigone qui l’accompagne encore sur la route.

Floraison
D’Antigone
Chant d’Odipe
A Colone
Fête de
L’existence
Ta vaillance
Nous suffit

Henry Bauchau
Nous ne sommes pas séparés
Actes Sud

Cela a-t-il un sens de dire d’une écriture qu’elle a du corps ? On le dit d’un vieux malt, aussi cela ne déplairait pas à Jim Harrison, maître ès sens. Les trois courts romans réunis en un volume sont de cette aune. La première défie la société américaine en conviant tous ceux qu’elle tolère à peine : pauvres, Indiens, métis, handicapés, sans abri, obèses, nymphomanes. Des personnages magnifiques de générosité, d’humour, de poésie et d’intelligence qui nous accompagnent longtemps. Harrison nous surprend plus encore dans la seconde histoire qui vole au secours d’épouses républicaines virant leur cuti ! Il nous quitte sur son histoire à lui, toute en allégeance et en sensibilité.

Jim Harrison
L’été où il faillit mourir
Bourgois

Masako, Yoshie, Kuniko et Yayoi peinent chaque nuit dans une usine de Tokyo. Outre les conditions particulièrement éprouvantes de ce travail à la chaîne, elles doivent faire face à des situations conjugales difficiles : maris joueur, coureur, alcoolique ou violent.

Une nuit, comme son mari lui annonce qu’il a joué et perdu au Baccara les économies d’une vie entière, Yayoi perd pied. Elle étrangle son mari. Effrayée et en désespoir de cause, elle appelle Masako. Solidaires, les quatre femmes amorcent leur descente aux enfers. Voici le point de départ du nouveau roman de Natsuo Kirino (Disparitions, 10/18).

Outre un talent évident pour la narration qui se signale notamment par un découpage en chapitres examinant tour à tour les points de vue des différents protagonistes, Kirino se démarque ici de la production ambiante (surproduction ambiante devrait-on dire) par le regard qu’elle porte sur ses personnages et leurs mobiles, un regard dur et sans concession.

A travers l’intrigue, Out déploie avec force et lucidité cette misère urbaine, cette saleté qui colle à la peau de ces femmes aux vies gâchées et aux espoirs bradés, ces sacrifiées au noms de la respectabilité et des faux-semblants sociaux. En grattant un peu cette couche de crasse, Natsuo Kirino a produit une histoire forte et dérangeante qui se déroule dans un monde où nul ne peut se vanter de la pureté de ses intentions. Désir, envie, jalousie, appât du gain, etc. Voilà les moteurs peu reluisants et néanmoins extrêmement puissants qui agitent de bout en bout ce « thriller » très noir.

Grand prix du Roman Policier au Japon et une nomination aux MWA Edgar Allan Poe Awards de 2004 qui fait d’elle le premier écrivain japonais à être sélectionné pour ce prix !

http://www.kirino-natsuo.com/

Natsuo Kirino
Out
Seuil