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Monthly Archives: novembre 2005

Dubuffet et l’art brut
En 1942, Dubuffet, marchand de vin, abandonna définitivement le négoce pour se tourner vers la peinture. Fasciné par l’art populaire, façon Facteur Cheval, il commenca une collection des oeuvres de Crépin, plombier-zingueur, Lesage le mineur avant d’investiguer celles des malades psychiatriques. Son art personnel se nourrit de cette liberté naïve.
Après le Musée de Lausanne, le Musée d’art moderne de Villeneuve d’Ascq (Nord de la France) entend devenir une référence en matière d’art brut. L’exposition qu’il propose met en regard la collection et les peintures, sculptures, dessins de Dubuffet. Jusqu’au 29 janvier 2006, ouvert tous les jours sauf le mardi. Infos : 0033320196868 ou http://www.nord-net.fr/mam .
A consulter à la Librairie Graffiti, plusieurs ouvrages sur l’art brut et Dubuffet, dont le livre catalogue (39 euros).

Matisse et Derain
Gauguin s’est trouvé a Tahiti, Van Gogh s’est perdu à Arles, Cézanne avait son Aix, Matisse et Derain firent les belles heures de Collioure. L’été fauve de 1905 dans le petit port méditerranéen fut le déclencheur d’un feu d’artifice de couleurs pour Matisse et son jeune confrère Derain. La commissaire de l’exposition, Dominique Szymusiak signe le catalogue Matisse-Derain, un été à Collioure ainsi que le Découverte Gallimard qui leur est consacré.
Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis, jusqu’au 22 janvier.
Tous les jours sauf mardi. Tél : 0033327846450.

L’âge d’or des sciences arabes
Deux cents objets scientifiques qui ont fait progresser les connaissances de l’astronomie à la mécanique, de la chirurgie, à la navigation, à retrouver dans le superbe ouvrage paru chez Actes Sud à l’occasion de l’exposition à l’Institut du monde arabe à Paris jusqu’au 19 mars 2006 (www.imarabe.org). Rehaussé de textes de spécialistes et de chercheurs d’horizons divers. (45 euros). Picasso, Rubens et les autres s’exposent qui au Château de Seneffe, qui à la National Gallery de Londres et sont prétextes à des parutions sur et alentour.

Europalia
Les catalogues des grandes expositions Europalia Russie : Le Transsibérien, un parcours scénographié par François Schuiten qui signe aussi le catalogue de l’exposition ( Musée royaux d’art et d’histoire, parc du Cinquantenaire jusqu’au 26 février 2006). Fabergé (Espace culturel ING, place Royale jusqu’au 25 février), La Russie d’avant-garde de 1900 à 1935 (Bozar jusqu’au 22/1), Du Tsar à l’Empereur (Cinquantenaire, jusqu’au 22/1), etc.

Vladimir Makanine est un tout grand format de la littérature russe. Avec une puissance peu commune, sinon chez Tolstoï ou Dostoeivski, il parle de la Russie actuelle à travers la débâcle personnelle de ses personnages. Elevés dans la culture soviétique, collectiviste, ils ont bien du mal à s’intégrer dans l’ultra individualisme en vogue. Surtout s’ils ont la tare d’être intelligents et sensibles, soit perpétuellement en porte-à-faux avec l’idéologie, quelle qu’elle soit.
« Le Prisonnier du Caucase » est une nouvelle magistrale sur la défaite de la beauté face à la laideur. Touché par la grâce de son jeune ennemi, le conscrit russe tuera nénamoins son prisonnier dans une sorte de lassitude atavique. « La lettre A », «l’antileader » et « Une bonne histoire d’amour », renouvellent le genre réaliste en insufflant dans ces destinées contrariées, un tragi-comique solidaire et magique.

Vladimir Makanine a reçu le Booker Prize russe et est publié en français chez Gallimard.

Vladimir Makanine
Le Prisonnier du Caucase et autres nouvelles
Gallimard

Victor Erofeev est un des chefs de file de la libération des lettres russes. Fils d’apparatchik, rien ne le destinait à la dissidence et pourtant ses écrits sont d’emblée provocateurs et licencieux. « La Belle de Moscou » restera en travers de la gorge des censeurs pour son portrait de la société vue à travers les débordements d’une dame de petite vertu.

« Ce bon Staline », évoque avec ironie ces années septante d’insouciance, d’inconscience (à aucun moment il ne songe au goulag) et de réelles difficultées. D’une certaine manière, il tua le père dévoué à la cause soviétique, exclu par sa faute de ses fonctions diplomatiques, et réduit au chômage. Jamais pourtant celui-ci n’en voudra à son fils. A travers ce tendre hommage au père, Victor Erofeev, porte étendard de la cause underground, interpelle en réalité le bon petit Père des Peuples, « que la littérature russe n’a pas su traiter ».

Victor Erofeev
Ce bon Staline
Albin Michel

Issu des rencontres que fit Dimitri Verhulst en septembre 2001 avec des demandeurs d’asile (A la demande de la directrice du centre, il passe quelques jours en septembre 2001 à Arendonk), Hotel Problemski est un roman de type réalité-fiction où « la moitié à peu près des récits sont inventés et aucun des récits ne contient un mensonge ».
Hôtel Problemski ou les « aventures » de Bipul Masli, photographe, piégé au centre fermé d’Arendonk. Un sujet grave, souvent tabou dans nos sociétés, que l’auteur, un journaliste indépendant du Morgen, aborde avec un regard sarcastique liberé de toute fausse pudeur. Cet ouvrage militant et coup de poing fait réflechir tout en faisant sourire, voire rire aux éclats.

Dimitri Verhulst
Hotel Problemski
Bourgois

Entre Houellebecq et Weyergans, les jurés Goncourt ont donc choisi le second. Assez facilement, dira-t-on, par six voix contre quatre au second tour. On aura connu des votes plus laborieux. Et pourtant. C’est en amont que cela s’est passé, et on peut penser que les débats houleux qui ont précédé le vote final, ont en fait marqué une fin de non-recevoir à Houellebecq. Certes, Trois jours chez ma mère est un bon livre, drôle et faussement léger, et qui trouvera certainement un large public, même si ce n’est pas le meilleur de l’auteur. Mais c’est entre deux types de littérature que le choix a pu se faire, et le débat est passionnant.

Weyergans écrit des romans alertes, nombrilistes, avec une fougue et un talent qu’on retrouve chez l’homme lui-même. Cette légèreté d’être cache en fait un auteur angoissé, et le ton de ses livres ne doit pas tromper : le propos est pertinent et le lecteur s’y retrouve souvent. Mais le sujet central c’est l’auteur lui-même, et c’en est la limite. A preuve, Trois jours chez ma mère, un livre attendu depuis cinq ans et que Weyergans a eu bien du mal à écrire. Il en est sorti en mettant en scène un double de lui-même qui a bien des difficultés à écrire un roman sur sa mère, et qui écrira donc un livre mettant en scène un écrivain cherchant à écrire sur sa mère. Livre-gigogne, ou poupées russes, comme on voudra.

Houellebecq, dont nous avons parlé par ailleurs, paraît également se mettre en scène. Mais c’est comme spectateur d’un monde (le nôtre) en décomposition. Et ses propos sont totalement incorrects : le style est plat mais juste, les chats sont appelés des chats, et la chair est faible et crue. C’est une autre trempe d’écrivain : écrivain-penseur, ou philosophe, comme il l’aurait glissé lui-même, dans une tradition qui se perd dans la littérature française. Classique d’une certaine façon, mais bien de son temps : « observateur averti de la réalité contemporaine », il voit l’avenir dans le registre de la science-fiction. Peu recommandable en fait, quand il décrit un monde cynique, tout en se prêtant à ses pratiques médiatiques et commerciales les plus controversées. Il n’a donc pas le Goncourt, qu’il aurait amplement mérité, et en un sens il n’a que la monnaie de sa pièce : le lui attribuer eût été lui donner raison…

François Weyergans
Trois jours chez ma mère
Grasset
GONCOURT 2005

Entre Houellebecq et Weyergans, les jurés Goncourt ont donc choisi le second. Assez facilement, dira-t-on, par six voix contre quatre au second tour. On aura connu des votes plus laborieux. Et pourtant. C’est en amont que cela s’est passé, et on peut penser que les débats houleux qui ont précédé le vote final, ont en fait marqué une fin de non-recevoir à Houellebecq. Certes, Trois jours chez ma mère est un bon livre, drôle et faussement léger, et qui trouvera certainement un large public, même si ce n’est pas le meilleur de l’auteur. Mais c’est entre deux types de littérature que le choix a pu se faire, et le débat est passionnant.

Weyergans écrit des romans alertes, nombrilistes, avec une fougue et un talent qu’on retrouve chez l’homme lui-même. Cette légèreté d’être cache en fait un auteur angoissé, et le ton de ses livres ne doit pas tromper : le propos est pertinent et le lecteur s’y retrouve souvent. Mais le sujet central c’est l’auteur lui-même, et c’en est la limite. A preuve, Trois jours chez ma mère, un livre attendu depuis cinq ans et que Weyergans a eu bien du mal à écrire. Il en est sorti en mettant en scène un double de lui-même qui a bien des difficultés à écrire un roman sur sa mère, et qui écrira donc un livre mettant en scène un écrivain cherchant à écrire sur sa mère. Livre-gigogne, ou poupées russes, comme on voudra.

Houellebecq, dont nous avons parlé par ailleurs, paraît également se mettre en scène. Mais c’est comme spectateur d’un monde (le nôtre) en décomposition. Et ses propos sont totalement incorrects : le style est plat mais juste, les chats sont appelés des chats, et la chair est faible et crue. C’est une autre trempe d’écrivain : écrivain-penseur, ou philosophe, comme il l’aurait glissé lui-même, dans une tradition qui se perd dans la littérature française. Classique d’une certaine façon, mais bien de son temps : « observateur averti de la réalité contemporaine », il voit l’avenir dans le registre de la science-fiction. Peu recommandable en fait, quand il décrit un monde cynique, tout en se prêtant à ses pratiques médiatiques et commerciales les plus controversées. Il n’a donc pas le Goncourt, qu’il aurait amplement mérité, et en un sens il n’a que la monnaie de sa pièce : le lui attribuer eût été lui donner raison…

François Weyergans
Trois jours chez ma mère
Grasset
GONCOURT 2005

« il vacille au bord des gouffres de la bêtise humaine capable de confondre le bien et le mal, le mal et le devoir accomplissant alors les pires ignominies avec docilité et application, en toute paisible bonne conscience. » S. Germain, Magnus, Albin Michel.

Le roman commence par l’explosion d’un homme et se termine par celle d’une femme qui, désespérés, meurent en Israël, pour une cause sans issue. Et pourtant ce roman n’est pas désespérant. Il permet, au contraire, de se poser de nombreuses questions sur la justification des actes posés, sur la valeur de cette justification, sur l’espérance et l’attente de solutions, sans jamais vouloir nous pousser à prendre parti. Les héros ont une grandeur humaine réelle, leurs motivations nous touchent, on les comprend, on vit avec eux dans cet enfermement de l’Histoire. Dans un conflit de cette importance, que peut faire l’individu, quel est son pouvoir, s’il en a un ? Ce n’est pourtant pas un roman à thèse, il n’essaie pas de nous pousser à choisir un camp ou l’autre et la citation de H.W. Longfellow, en exergue, nous indique clairement le chemin de l’auteur : « Si nous pouvions lire l’histoire secrète de nos ennemis, nous trouverions dans la vie de chaque homme un chagrin et une souffrance suffisants pour désarmer toute hostilité. » L’auteur, libanais, nous emmène donc chez ses voisins : un pays, une terre (promise ?), deux peuples ennemis et deux familles.

La première, palestinienne, vit dans les territoires occupés. L’aîné des fils est mort d’une crise cardiaque en prison. Il avait 22 ans et la famille a reçu son corps couvert d’ecchymoses et de traces de brûlures. Le deuil se révèle difficile, voire impossible.Sa femme et sa mère sont inconsolables, son jeune frère révolté. Celui-ci, Seyf, a pourtant tout pour être heureux : il travaille, il va se marier et a même obtenu l’autorisation de se construire un logement. Longtemps « il avait cru que la vie, l’amour, le travail, les projets pouvaient lui permettre de transcender le destin tragique de sa terre et de son peuple » (p.36). Mais la situation politique se dégrade, les routes se ferment, il perd son travail à Naplouse. Il tourne en rond et est envahi par un sentiment de culpabilité : a-il le droit d’être heureux alors que son peuple est opprimé et que les garçons de son âge se sont engagés dans la résistance ? Prisonnier de ses rêves, son imaginaire est sous occupation, il est sans travail et sans ressources et quitte donc le village pour disparaître dans une explosion ! Quelques mois plus tard, l’armée israélienne envahit la maison familiale, la fouille, la vide et la détruit.

Dans ce groupe de soldats, Ron, israélien orthodoxe, est troublé par ce qu’il a vécu ; être témoin direct et acteur de cet acte est bien différent de ce qu’on lui a appris, différent aussi du récit qu’il en recevrait par la presse ou la télévision. Cette destruction était-elle juste ? Est-elle un acte de légitime défense ? Il se pose les bonnes questions mais n’a pas le courage d’y répondre car cela mettrait toute sa vie en danger ! Alors il se convainc de son bon droit et de la légitimité de cet acte permettant le maintien de l’ordre. Ron se protège comme il peut : « .il était tellement sûr d’avoir raison qu’il considérait les opinions différentes comme un scandale incompréhensible, un signe de stupidité ou de vénalité. les certitudes de Ron lui permettaient de vivre en paix avec sa conscience. » (p.72)
Face à lui se trouve son frère Haïm, membre d’un groupe pacifiste israélien qui reconstruit les maisons dynamitées par les siens. Sa position est délicate tant par rapport aux siens que par rapport aux Palestiniens.L’incompréhension entre les deux frères est totale car ils ont quitté l’ordre du dialogue. Ron justifie ses actes en les fondant sur leur profondeur spirituelle. « La fusion était totale entre Ron et l’espace, non pas l’espace réel, non pas l’espace brut, fait de terre et de ciel, mais l’espace rêvé, l’espace signifié, dématérialisé, converti à la foi des hommes. » Haïm, lui, pense que la colonisation est une faute morale, obstacle majeur sur la voie de la paix. Il songe à l’exil mais pense que ce serait aussi une faute vis-à-vis de son peuple. Il est donc enfermé dans ce conflit comme le village de Seyf l’est lorsque la route de Naplouse, qui devrait être une fenêtre vers la liberté, devient une impasse infranchissable.

Ce roman très fort est de la même veine que « L’attentat » de Yasmina Khadra qui pose le doigt sur la question fondamentale de la souffrance justifiant l’acte posé. Jusqu’où peut-on aller dans la violence quand on souffre trop et qu’il n’y a pas d’issue ?
C’est finalement cette question qui taraude Leyla même si elle ne la formule pas en ces termes mais dans l’action. Leyla est la fiancée inconsolable de Seyf. Après la mort de celui-ci, elle s’enferme dans la douleur et des tâches ménagères automatiques et répétées sans fin ; elle essaie de ne pas penser, jusqu’au jour où elle se réfugie dans le maquis et dans la mort. Mais lorsqu’elle se dirige vers la gare où elle va se faire exploser, elle change de direction car elle a regardé le groupe de soldats qu’elle vise et qu’au milieu d’eux il y a un enfant. Elle a commis l’erreur de poser le regard sur des hommes plutôt que sur des soldats symboles du pouvoir. C’est peut-être là que se serait trouvée la clé de l’espérance et du salut ? Un instant le regard de Leyla s’est chargé de compassion, il a cessé d’être globalisant, totalisant.
Ce très beau roman est paru en Mars 2005. il a malheureusement échappé au regard des lecteurs. Il était pourtant sélectionné pour le « Prix des cinq continents de la francophonie » décerné à Bruxelles le 11 octobre dernier. Comme d’autres romans plus confidentiels il mériterait d’atteindre le succès de « bouche à oreille » !

Ramy Khalil ZEIN
Partage de l’infini
Arléa

Après la mort de sa femme, un vieil émigré russe, jardinier à la retraite, est déplanté du Bronx par son fils. Perdu de vue, ce fils est devenue une caricature de milliardaire américain. Au bord de la piscine de la luxueuse villa sans âme, Iouri Voronine s’ennuie de ce « rien » plein de téléviseurs, d’air conditionné et autres babioles. Alors que le fils accumule, s’enrichit, le père s’allège et aspire à un détachement intérieur. Il projette un séjour au monastère orthodoxe de New York, pour voir.. Cinquième roman d’Henriette Jelinek (homonyme du Prix Nobel de littérature 2004) qui n’avait plus rien écrit depuis 1969, ce livre discret méritait qu’on salue sa pudeur, sa vérité, son écriture simple, au plus près des êtres.

Henriette Jelinek
Le destin de Iouri Voronine
Fallois
Grand Prix du Roman de l’Académie Française 2005