Pierre Michon est couronné par l’Académie Française pour « Les Onze » paru chez Verdier, une maison d’édition riche d’ auteurs de grande qualité, et qui vient de perdre malheureusement son fondateur.
Depuis son premier roman, « Les vies minuscules » (Folio), Pierre Michon déploie une écriture rare, exigeante, humble dans la démarche et d’une ampleur exceptionnelle. « Les Onze », s’adresse au visiteur du Louvre planté devant le tableau peint en 1794 par François-Elie Corentin, maître de David et de Tiepolo et…inventé ! Saint-Just, Robespierre, sont parmi ces Onze du Comité de Salut Public, dit de la Terreur. Pierre Michon mêle l’histoire à la fiction et brosse à son tour des portraits savoureux de ces justiciers en sursis trempés dans un idéal de sang et de boue. Le peintre, c’est bien lui, qui travaille sous une lumière de Loire, et procède par petites touches d’or et rouge, d’humour et de cruauté, avec le doigté d’un Rembrandt
Pierre Michon : Les Onze, Verdier, 2009
Graffiti est très heureux de voir l’Académie Goncourt récompenser Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, et à travers ce prix, un véritable écrivain. C’est en effet un grand livre qui embrasse la complexité des êtres, dans une langue apaisée mais vibrante. Ces trois femmes sont africaines, dépossédées d’une partie d’elles même par les circonstances, l’histoire, la marche du monde. Trois récits, liés entre eux par le hasard ou le destin, donnent lieu à ces portraits magnifiques, de femmes mais aussi d’hommes, tout en nuances, intelligence et poésie. Les puissants y sont faibles, les faibles y sont dignes, portés par un souffle antique. Car la violence, l’abus, la déchéance, la résignation et la révolte ont ici de la grandeur et une théâtralité qui donnent aux récits de ces femmes abandonnées, trahies, vendues, une beauté tragique. Le passé colonial, les rapports Nord-Sud, l’exil, la crise économique, la parentalité, sont en filigrane de ce roman…puissant.
Basile Giudicelli est un jeune trentenaire insouciant, qui aime son métier, sa femme, son appartement et sa vie à Bruxelles. Le jour où sa cousine Jeanne est poignardée, son univers bascule et Basile plonge dans une grave dépression. Il demande alors l’aide du détective Ange Mattéi, qui séjourne pour la première fois en Belgique, dans le charmant quartier des étangs d’Ixelles. Mattéi comprend rapidement que le meurtre de Jeanne est lié à la tragédienne Sarah Bernhardt. Entre Edmond Rostand et Jacques Brel, Odéon et Mort Subite, Champagne et Duvel, Mattéi n’a que très peu de temps pour découvrir toute la vérité.
Présenté par l’éditeur, non comme une suite, mais comme un prolongement de Faire l’amour et Fuir, le nouveau livre de Jean-Philippe Toussaint s’inscrit en effet dans une continuité d’écriture étonnante. Il offre au lecteur une expérience romanesque originale, maîtrisée, toujours marquée de l’empreinte “Minuit” (c’est l’éditeur), une distance et une neutralité en trompe-l’oeil. Mais le roman va plus loin. Revenant sur l’amour/désamour qui lie le narrateur à Marie, Toussaint raconte trois moments de vie dont l’intensité dramatique se double par moments de l’intrusion du narrateur comme observateur, jusqu’à la fusion retrouvée des amants. Trois scènes fortes, et qu’on n’oubliera pas : Marie voit un amant de passage mourir dans ses bras juste après l’amour ; le retour mouvementé et sportif, en avion cargo depuis Tokyo, de ces amants fugaces et d’un cheval de course ; les retrouvailles du narrateur et de Marie à l’île d’Elbe au milieu d’un incendie de forêt. C’est très fort, et sans doute est-ce une manière d’évoquer la vérité sur Marie, cette réalité objective des faits dont l’écrivain Toussaint parle magnifiquement : “…J’aurais beau l’ensevelir de mots… je savais que je n’atteindrais jamais ce qui avait été pendant quelques instants la vie même, mais il m’apparut alors que je pourrais peut-être atteindre une vérité nouvelle, qui s’inspirerait de ce qui avait été la vie et la transcendrerait, sans se soucier de vraisemblance ou de véracité, et ne viserait qu’à la quintessence du réel, sa moelle sensible, vivante et sensuelle, une vérité proche de l’invention, ou jumelle du mensonge, la vérité idéale”.
Une des découverte de la rentrée 2009. Pour vous le présenter, voici le commentaire d’Hubert Artus, sur le site
Ce texte est sans nul doute le plus personnel et le plus émouvant que l’auteur de Un territoire fragile nous ai livré à ce jour puisqu’il s’agit du livre du père, et singulièrement de la mort tragique du père. Et pourtant, disons le d’emblée, Fottorino évite brillamment tous les poncifs et le pathos inhérent a ce type d’exercice, il le fait sans tricherie, avec beaucoup de sincérité, de pudeur et d’évidence. C’est là moins un livre de deuil qu’un livre d’apprivoisement de l’absence, d’apprentissage de la douleur puisque “de la mort on ne se console jamais”. Le récit est un poignant hymne à l’amour filial d’autant plus fort que l’auteur fut adopté par cet “autre” aimant, mais peu importe, tout est une question de choix. Eric Fottorino, en faisant de son père un héros de littérature, le rend magnifiquement à l’éternité.
Voilà le genre de petit livre qu’à peine refermé on s’empresse d’offrir. Nous sommes au Japon, au coeur d’une famille japonaise aimante, soudée, dont est pourtant absent le père. Disparu en captivité, il a été englouti par l’Histoire, sauf pour son épouse qui, confiante, l’attend toujours quarante après. Un jour, un ami du fils aîné lui dit, j’ai vu ton père… Ecrit en français par une jeune japonaise talentueuse vivant à Montréal, ce récit se déploie comme le fruit du zakuro, la grenade, arrive à maturité, tout en douceur alors même qu’il relate une tragédie. Une merveille de finesse, de pudeur, d’émotion contenue qui ne nous quittera plus.
Un couple appartenant au “troisième âge” achète une villa dans un lotissement hyper- sécurisé “senior only”. L’installation est un peu difficile car les travaux ne sont pas tout à fait terminés… Voir s’installer de nouveaux voisins est donc source d’espoir et de réjouissances. Et pourtant les choses ne sont pas si simples : l’éducation, la culture, les non-dits et les fantasmes mettront les nouveaux arrivants à rude épreuve!
Parc Monceau, deux enfants jouent, ils ont trois ans et d’emblée un pacte se lie entre eux. Désormais se sera à la vie à la mort. “Le premier qui passe de l’autre côté fait signe à l’autre”. Les enfants grandissent, partagent une passion pour la BD, le cinéma, le Père Lachaise, les filles. Quelque chose est là pourtant, dès le début, qui sème le doute dans cette amitié sans tache. Sans tache ? Les coups de canif au contrat auraient dû être insignifiants, si… Philippe Grimbert sonde en mode majeur, les failles et dérapages mineurs. Avec la patience du psychanalyste, il met en lumière, par petites touches, le trouble adolescent, les blessures, la solitude de garçons brillants, sensibles, montés en graine dans des appartements parisiens trop grands, trop vides. Un roman bouleversant, sobre, juste, qui à à coup sûr deviendra un classique.
“Certaines œuvres prennent du temps à germer et grimper la chaîne du temps et de l’espace qui leur permet de faire cohabiter le possible avec l’impossible, l’imaginaire et le réel. Enfin, de faire de la littérature, avec tout ce que cet art porte de contradictions en lui, à la fois fouillis taillé de références, épure de fresques humaines intarissables, drames communs auxquels le style et la langue donnent une vie nouvelle, inquiétante. Ce sont ces livres qui donnent envie de lire, et offrent au critique la chance de sentir qu’il fait autre chose que de juger de la couleur des saucisses.“(Maxime Cattelier)