D’abord grand roman d’aventures, Contrebande raconte les équipées d’une poignée de pêcheurs à bord de La Buena Ventura. L’équipage de cette modeste goélette affronte à la fois les dangers de la mer et le péril, plus redoutable encore, de la crise des années ’30 à Cuba. Impuissants face aux ingérences économiques des États-Unis et du Mexique sur leur gagne pain, ces pêcheurs cubains sont contraints de se convertir à la contrebande. Ils profitent de la légendaire période de la prohibition pour importer frauduleusement du rhum aux USA.
Et voilà que les modestes personnages d’un roman d’aventure classique nous plongent au cœur d’une dépression économique, posent des questions sociales intemporelles, dénoncent la traite des immigrants clandestins vers le continent américain… Autant de réalités – conservant toute leur actualité aujourd’hui – que nous relate un narrateur aussi ambitieux que couard. Finalement, les contradictions de cette âme en pleine construction rendent cet antihéros plutôt attachant.
Loin du roman à thèse, Contrebande reflète son époque à la manière réaliste, dans le style rocambolesque, à la fois poétique et efficace, d’Enrique Serpa. La modernité de ce roman tiendrait donc dans sa profusion de registres de lecture : l’aventure, le réalisme engagé, l’initiation et le lyrisme.
Enrique Serpa : Contrebande, roman traduit de l’espagnol (Cuba) par Claude Fell,présenté par Eduardo Manet, Editions Zulma, 2009
Pierre Michon est couronné par l’Académie Française pour « Les Onze » paru chez Verdier, une maison d’édition riche d’ auteurs de grande qualité, et qui vient de perdre malheureusement son fondateur.
Graffiti est très heureux de voir l’Académie Goncourt récompenser Trois femmes puissantes de Marie Ndiaye, et à travers ce prix, un véritable écrivain. C’est en effet un grand livre qui embrasse la complexité des êtres, dans une langue apaisée mais vibrante. Ces trois femmes sont africaines, dépossédées d’une partie d’elles même par les circonstances, l’histoire, la marche du monde. Trois récits, liés entre eux par le hasard ou le destin, donnent lieu à ces portraits magnifiques, de femmes mais aussi d’hommes, tout en nuances, intelligence et poésie. Les puissants y sont faibles, les faibles y sont dignes, portés par un souffle antique. Car la violence, l’abus, la déchéance, la résignation et la révolte ont ici de la grandeur et une théâtralité qui donnent aux récits de ces femmes abandonnées, trahies, vendues, une beauté tragique. Le passé colonial, les rapports Nord-Sud, l’exil, la crise économique, la parentalité, sont en filigrane de ce roman…puissant.